Quel avenir pour la nature ?

Ce billet est une invitation à agiter nos méninges en nous interrogeant sur notre rapport à la nature. François Terrasson, naturaliste et écrivain français, proclamait que Homo sapiens a peur de la nature ; c’est pour cette raison qu’il veut la maîtriser, la contrôler, y compris jusque dans les réserves naturelles. Mais gérer la nature, n’est-ce pas contradictoire ? Nous terminerons cet article en nous demandant quel avenir subsiste-t-il pour la nature réellement sauvage dans un monde de plus en plus urbanisé.


Nous vous proposons aujourd’hui de faire connaissance avec la pensée, souvent iconoclaste, de deux naturalistes français.

Bien sûr, vous pouvez ne pas être d’accord avec toutes leurs idées ; vous êtes même invités à en débattre. L’important est qu’elles nous incitent à réfléchir aux liens que nous entretenons avec la nature sauvage, et la place que nous voulons lui donner dans le futur.


L’homme moderne a développé une véritable phobie de la nature.

François Terrasson (1939-2006) s’est intéressé toute sa vie aux rapports que l’homme entretient avec la nature,  des points de vue philosophique, scientifique, politique et culturel. Il publia plusieurs livres sur ce sujet, dont La Peur de la nature, paru en 1991.

Jean-Claude Génot est chargé de la protection de la nature pour le Parc naturel régional des Vosges du Nord. C’est aussi un écrivain qui relaie dans ses ouvrages et ses conférences la pensée provocante de Terrasson.

Selon cette pensée, l’homme éprouve une véritable phobie de la nature, de tout ce qui vit de manière spontanée, qui échappe à sa volonté.  Des herbes qui poussent entre les dalles des trottoirs ? C’est laid ! Un mare d’eau croupissante dans un bois ? C’est sale ! Des loups qui s’aventurent dans les montagnes et les campagnes? C’est dangereux !

Une mare dans le bois

L’homme fait-il partie de la nature ?

En affirmant que l’homme a peur de la nature, Terrasson et Génot semblent asserter que l’homme ne fait pas partie de la nature.

Ce disant, ils perpétuent en fait (inconsciemment sans doute) une tradition occidentale remontant à Platon et Aristote, et confortée ensuite par le christianisme 3. Selon cet héritage culturel, l’homme a reçu le pouvoir de dominer la planète et ses autres habitants, et n’a pas de comptes à leur rendre. « Remplissez la terre et soumettez-la… Je vous donne toute herbe portant semence à la surface de toute la terre et tout arbre. » dit  la Genèse…

Aujourd’hui, la plupart d’entre nous reconnaissons que Homo sapiens est un organisme vivant et fait donc partie de la nature. Il est donc plus rigoureux de parler d’une part de l’homme et d’autre part de la vie non humaine.
Mais dans la suite de l’article, nous continuerons à utiliser le terme « nature » dans son acception étroite, qui exclut les êtres humains.


On ne préserve pas la nature, on la jardine

En réaction à cette peur de la nature, l’homme essaye par tous les moyens de maîtriser son environnement. Comme nous l’avons déjà expliqué ci-dessus, notre culture occidentale a justifié de longue date cet asservissement de la nature sauvage en dénuant aux végétaux, mais aussi (quoique dans une moindre mesure) aux animaux, les qualités d’êtres sensibles et dotés de désirs et de volonté. Ce ne seraient que des objets destinés à notre usage.

Cette obsession du contrôle se manifeste de diverses manières.

Il y a premièrement la volonté d’éradiquer tout ce qui est sauvage dans notre environnement immédiat. On dépense par exemple une folle énergie à éradiquer les « mauvaises herbes » dans nos jardins et sur les trottoirs afin de les remplacer par des espèces que nous avons nous-mêmes sélectionnées.

Une Crépide capillaire (Crepis capillaris) poussant sur un trottoir

Mais cette détermination d’imposer nos choix et de ne pas laisser la nature en faire à sa guise se retrouve également dans les politiques de « préservation de la nature ».


Les milieux ouverts, chouchous des naturalistes

Dans nos contrées, sans intervention humaine, la plupart des milieux naturels tendent à évoluer vers un climax, un état d’équilibre qui est la forêt. Or dans les réserves soi-disant « naturelles », les gestionnaires interviennent pour garder le milieu ouvert. Leur objectif déclaré est de sauvegarder « une série d’espèces animales et végétales, rares ou spécialisées, qui se développent uniquement dans ces types de milieux » 1.

Beaucoup d’orchidées font partie des espèces rares qui profitent des milieux ouverts
(une prairie à Orchis bouffons – Anacamptis morio – en Famenne)

Mais en agissant ainsi, ces gestionnaires veulent maintenir une situation qui est artificielle, anthropique, créée par l’homme au cours des siècles passés, notamment par les pratiques du pâturage et de la fauche. Ils appliquent donc une politique interventionniste très forte (le syndrome de la « gestionnite ») et obéissent à une vision figée de la nature qui devrait demeurer immuable au fil du temps.

Il y a bien quelque chose d’immuable, mais c’est la  perpétuelle évolution de la nature. « Vouloir conserver une nature qui par essence ne cesse de changer est un mirage lié à la courte durée de la vie humaine » (dixit André Langaney, généticien français, spécialiste de l’évolution et de la génétique des populations).

C’est la pratique du fauchage qui a créé ce paysage ouvert
(prairie à pédiculaires dans le Hageland dans le Brabant flamand)


La nature est la plus forte

La gestion des plantes invasives est un autre exemple de ce dessein de vouloir dompter la nature. Selon l’avis dominant actuellement, les plantes invasives « sont responsables de dégradations importantes de l’environnement » et il faut par conséquent « prendre d’urgence des mesures préventives et curatives pour gérer au mieux ce nouveau risque biologique » 2.

La Balsamine de l’Himalaya (Impatiens glandulifera)
colonise souvent les rives pentues des ruisseaux.
Ici le Cala, un affluent de la Dyle dans le Brabant wallon.

Or, selon Terrasson et Génot, lutter contre les invasives est inutile.
Les écosystèmes changent rapidement suite au réchauffement climatique, à l’augmentation du taux de gaz carbonique dans l’atmosphère, aux apports de nitrates, au tassement des sols etc.

Vouloir restaurer une situation antérieure est vain; ce n’est qu’un symptôme de l’arrogance humaine. C’est l’évolution qui choisira les espèces qui survivront dans les nouveaux environnements ; les autres seront laminées. L’homme peut seulement décider de sauvegarder, à coups d’efforts et d’argent, quelques espèces rares dans des conservatoires botaniques qui sont semblables à des zoos végétaux.

La Renouée du Japon ne fait plus partie de la liste des espèces invasives à combattre,
publiée par l’Union européenne.
Cette plante est si largement implantée que vouloir la combattre serait ruineux, voire impossible.


Entretien avec Jean-Claude Génot sur le sauvage.

La vidéo suivante présente un entretien avec Jean-Claude Génot à propos de nos relations avec la nature sauvage.  Merci à Olivier et Jean-Paul d’avoir partagé ce lien !


En 2017, la nature sauvage ne concerne plus que 23 % des terres émergées (hors Antarctique)

Si la nature sauvage ne se retrouve pas vraiment dans les espaces prétendument dédiés à sa protection, où s’est-elle réfugiée ?

Il y a un siècle, la nature sauvage s’étendait encore sur la majeure partie des terres émergées de notre planète. Aujourd’hui, elle ne concerne plus que 23 % de ces terres (en excluant l’Antarctique), et subsiste essentiellement dans seulement cinq grandes régions comme le montre une carte détaillée établie en 2017 7.

Temporally inter-comparable maps of terrestrial wilderness and the Last of the Wild
Allan, Venter & Watson
https://www.nature.com/articles/sdata2017187/figures/2
( Creative Commons Attribution 4.0 International License )

La région la plus vaste comprend la taïga (la forêt boréale de résineux) et la toundra (la zone d’arbres nains, de mousses et de lichens) ; elle s’étend sur le nord de la Russie et du Canada ainsi que sur l’Alaska.

Les autres zones encore notoires sont le Sahara, l’Amazonie (ce qui en reste), le désert australien et les hauts plateaux du Tibet.


L’avenir de la nature passe-t-il par les villes ?

Parallèlement se produit une autre évolution inéluctable. Partout dans le monde, la taille des zones urbanisées augmente rapidement. Les calculs sont délicats et imprécis, mais certains estiment qu’elles représenteraient déjà plus de 10 % de la superficie mondiale des terres émergées 4. En Belgique, 20,8 % du territoire est bâti (en 2016) 5.

Un cinquième de la superficie de la Belgique est bâti
(Quartier Nord à Bruxelles)

Et rien n’indique que cette tendance va se ralentir, bien au contraire. L’augmentation de la population mondiale, la densification du réseau routier, le développement des industries d’extraction et de transformation requièrent une portion de plus en plus considérable de la surface terrestre.

La nature sauvage est-elle par conséquent condamnée à disparaître inexorablement ?

Peut-être que non. Peut-être que la nature, chassée des dernières zones où elle est demeurée plus ou moins intacte, reviendra-t-elle par la fenêtre ? Autrement dit : dans les villes ? Ce n’est qu’une proposition, mais elle semble avoir quelques fondements.

Certes, l’urbanisation galopante est l’une des causes principales de la destruction de la biodiversité. Et à première vue, seules des espèces dites « banales » peuvent survivre dans ces milieux artificiels.

La Vergerette du Canada, archétype des espèces communes dans nos villes

Mais des recherches récentes montrent que les villes abritent désormais plus d’espèces que les milieux ruraux souvent dégradés (par les monocultures, les prairies amendées etc.)
En zone urbaine, la nature sauvage est (presque) partout, si l’on regarde bien. Il ne faut pas la chercher dans les parcs bien gérés, mais bien là où l’homme ne s’attarde pas. Elle surgit dans les craquelures des murs, dans les friches et les jardins non entretenus,  dans les interstices entre les dalles des trottoirs, sur les chantiers de construction etc…

Une Centaurée jacée en bordure d’un grand boulevard à Bruxelles

Il y a plus étonnant :  la ville peut servir de refuge pour des espèces rares, voire menacées. « Une analyse menée par l’université de Melbourne montre que les 99 villes australiennes de plus de 10 000 habitants abritent 30 % des espèces animales et végétales en danger d’Australie. » 6.

Surprenant, non ?

Du Marrube poussant spontanément à Bruxelles, c’est très rare

Mais pour que la nature sauvage puisse subsister dans nos villes, les coins où elle s’épanouit devraient être conservés, et même favorisés, et non combattus comme c’est le cas généralement.

La boucle est bouclée ; nous sommes revenus à notre point de départ, notre question initiale :

L’homo sapiens peut-il surmonter sa phobie de la nature ?  Les sociétés humaines sont-elles prêtes à accepter une bonne dose de sauvage dans les villes ?


Sources :

1 : Milieux ouverts prioritaires ; La biodiversité en Wallonie ; octobre 2012

2 : Les espèces invasives ; La biodiversité en Wallonie

3 : Matthew Hall ; Plants As Persons: A Philosophical Botany ; State University of New York Press ; 2011

4 : Serge Muller et al. ; La biodiversité urbaine, enjeu de nature ou de société ? ; The Conservation ; 26 février 2018

5 : Surface bâtie ; Indicators.be
; Bureau fédéral du Plan

6 : La ville, dernier refuge pour la biodiversité ? ; Science & Vie ; 2 janvier 2019 ;

7 : James R. Allan, Oscar Venter & James E.M. Watson ; Temporally inter-comparable maps of terrestrial wilderness and the Last of the Wild ; Nature ; Scientific Data ; 12 décembre 2017 ;

A propos La gazette des plantes

La gazette des plantes, un blog qui part à la découverte des végétaux qui nous entourent en Belgique
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