Une plante discrète

Notre ami Jean-Paul nous avait proposé il y a quelques jours  une espèce à identifier.

Reconnaître une plante sur la seule base de ses feuilles n’est pas une chose aisée. Toutes nos félicitations aux personnes qui ont trouvé la bonne réponse.
Et merci à tous les participants.


Voici la plante que Jean-Paul avait trouvée dans son jardin :


Les propositions reçues

Le Géranium mou (Geranium molle) ?

C’est une plante qui se rencontre un peu partout : au bord des chemins, dans les jardins, dans les champs…

Le Géranium mou (Geranium molle)

Sur la photo ci-dessous, nous avons placé côte à côte notre plante mystérieuse et une feuille de Géranium mou. Celle-ci a un limbe orbiculaire (en forme de cercle), divisé en plusieurs lobes (généralement de 5 à 7).

La feuille de la plante inconnue est elle scindée en 3 segments et n’adopte pas cette forme ronde.


La Renoncule scélérate (Ranunculus sceleratus) ?

La Renoncule scélérate pousse dans les prairies humides ou le long des cours d’eau, et parfois même dans les mares.

Renoncule scélérate (Ranunculus sceleratus)

Ses feuilles basales sont longuement pétiolées, comme on peut le remarquer ci-dessous.

Feuilles de la Renoncule scélérate

Ses feuilles supérieures (photo suivante à droite) sont triséquées, comme celles de notre plante énigmatique. Mais elles sont glabres, assez épaisses et présentent donc un aspect bien différent des feuilles de notre plante mystère.


La Renoncule bulbeuse (Ranunculus bulbosus) ?

La Renoncule bulbeuse pousse sur les sols pauvres en éléments nutritifs et bien drainés.

La Renoncule bulbeuse et ses sépales réfléchis vers le pédoncule.

Ses feuilles sont composées (voir photo suivante, incrustation en haut à droite) : elles sont formées de trois folioles qui sont elles-mêmes profondément découpées. La foliole médiane est nettement pétiolulée.

La feuille de notre plante mystérieuse n’est pas constituée de trois folioles séparées.  Elle est certes fragmentée en trois parties (qui sont elles-mêmes munies de dents), mais les séparations n’atteignent pas la nervure centrale.
La feuille est en outre velue, ce qui lui donne un aspect vert gris. Celle de la Renoncule bulbeuse est seulement glabrescente, presque glabre.


La Corydale jaune (Pseudofumaria lutea) ?

La Corydale jaune est devenue assez commune en ville ; la voici occupant les interstices d’un vieux mur humide.

La feuille de la Corydale jaune est morcelée en trois folioles disjointes, possédant chacune leur pétiolule.
Ce n’est donc pas la bonne solution non plus…


L’Alchémille des champs (Aphanes arvensis) ?

Bingo ! C’est bien la plante que Jean-Paul a photographiée dans son jardin.
Bravo à Simon, Pascale Hindricq, Noé Simler et Michel Bertrand qui ont trouvé la bonne réponse et qui reçoivent par conséquent notre médaille !


Son habitat

Le tableau ci-dessous nous indique que c’est une plante de lumière, préférant les sols secs à légèrement humides, neutres à modérément acides, siliceux. Elle pousse couramment dans les champs et les terrains découverts.

C’est une espèce assez commune en Belgique, bien que certaines régions semblent inoccupées, comme le montre la carte des observations :

On la trouve dans tous les pays d’Europe occidentale. Elle est plus rare sur le pourtour méditerranéen.


Une plante discrète

Le nom du genre, Aphanes, vient du grec ancien faynein, « apparaître » (pensez à  diaphane, «voir à travers », « transparent »), précédé du préfixe privatif a-.  Il signifie donc « qui n’apparaît pas », «invisible » ou « discret ». Ces plantes passent en effet souvent inaperçues.

Son appellation vernaculaire d’Alchémille est un diminutif du latin alchemia, « alchimie ». Cela viendrait du fait que les alchimistes se servaient de la rosée trouvée sur ses feuilles, « l’eau céleste », afin de préparer la pierre philosophale 1.

Les alchimistes se servaient des feuilles des Alchémilles pour récolter la rosée du matin,
« l’eau céleste ».
Ici, une feuille de l’Alchémille molle (Alchemilla mollis)

On l’appelle également perce-pierre en raison de son habitude à pousser dans un sol caillouteux et d’émerger d’entre les pierres. Perce-pierre est un nom donné à plusieurs autres espèces, dont la Saxifrage à trois doigts, qui vit sur les falaises mais aussi de plus en plus souvent en milieu urbain, sur les murs, les quais de gare ou les parkings empierrés.

La Saxifrage à trois doigts (Saxifraga tridactylites)

Un autre perce-pierre est la Criste marine, une Apiacée (Ombellifère) que l’on trouve également sur les falaises et les rochers des bords de mer.

La Criste marine (Crithmum maritimum) au pied d’un mur.

Jadis, en raison de la théorie des signatures, on pensait que l’Alchémille des champs permettait de dissoudre les calculs dans la vessie et les reins 2.
Étonnamment, cet usage persiste aujourd’hui bien que cela n’ait jamais été prouvé par des études scientifiques 3.

Des recherches semblent en revanche indiquer que Aphanes arvensis possèderait une forte activité antioxydante avec très peu d’effets toxiques.
Cette plante pourrait donc être utilisée comme additif naturel dans les industries alimentaire (en tant que conservateur), cosmétique (pour son effet anti-âge) et pharmaceutique 4.


Classification

L’Alchémille des champs fait partie du genre Aphanes et de la famille des Rosacées (celle des rosiers). Par le nombre d’espèces (entre 5.000 et 6.000), c’est l’une des dix ou onze plus grandes familles de plantes à fleurs.
Étant donné sa taille, elle a été scindée en sous-familles, tribus et sous-tribus.

Les Aphanes sont repris dans la sous-tribu des Fragariinae (Fragariinées en français), de même que les Alchemilla, un genre très voisin. Les espèces de ces deux genres sont d’ailleurs le plus souvent désignées sous le même vocable d’Alchémilles dans la langue de Voltaire. L’un des critères permettant de les distinguer est le nombre d’étamines : normalement quatre chez les Alchemilla, et seulement une ou deux chez les Aphanes.

Les 4 étamines de l’Alchémille vert jaunâtre entourant le pistil (Alchemilla xanthochlora)

Dans l’arbre généalogique de la vie, les Alchémilles au sens large (Aphanes et Alchemilla) sont de proches parentes des Fragaria (les fraisiers), qui ont d’ailleurs donné leur nom à la sous-tribu des Fragariinae.

Il ne semble pas exister de caractère morphologique distinctif des Fragariinae. Leur parenté est seulement étayée par les données moléculaires 5.

Le Fraisier des bois (Fragaria vesca), parent proche des Alchémilles.


Sources :

1 : Alchémille ; CNRTL ; page consultée le 25 avril 2020

2 : Nicolas Jolyclerc ; Phytologie Universelle ou Histoire Naturelle et Méthodique des Plantes – Tome 1 ; p. 352 ; Paris ; 1799

3 : Ben-Erik van Wyk & Michael Wink ; Medicinal Plants of the World ; p. 39 ; CABI ; octobre 2018

4 : İsmail Hamad et al. ; Antioxidant and Cytotoxic Activities of Aphanes arvensis Extracts ; Plant Foods for Human Nutrition ; volume 65 ; pp. 44–49 ; 2010

5 : Magnus Lundberg et al. ; Allopolyploidy in Fragariinae (Rosaceae): Comparing four DNA sequence regions, with comments on classification ; Molecular Phylogenetics and Evolution ; volume 51 ; p. 270 ; 2009

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