Le Zwin se pare de violet

Le Zwin, cette réserve naturelle bordant la Mer du Nord, est devenu violet. La coupable ? La Lavande de mer, en pleine floraison actuellement. Cette plante étonnante pousse dans des milieux que la mer recouvre régulièrement.
Elle est particulièrement abondante cet été. La Gazette a envoyé ses fins limiers pour enquêter.


Le Zwin : présentation

Le Zwin coloré en violet par la Lavande de mer (Limonium vulgare)

Le Zwin est une réserve naturelle de 333 ha qui borde la Mer du Nord. Elle est située à cheval entre la Belgique (Knokke) et les Pays-Bas (Cadzand). C’est tout ce qui subsiste d’un ancien bras de mer qui pénétrait autrefois bien plus profondément dans les terres.


Deux fois par jour, à marée haute, de l’eau de mer se déverse dans la réserve par un chenal qui se ramifie en de nombreux ruisselets. Cette eau salée crée des milieux très particuliers : les slikkes et les schorres.


Des slikkes et des schorres

Les slikkes

La slikke est la partie qui est inondée à chaque marée haute, même de morte-eau. Slik est un mot néerlandais ayant la même origine que slijk, « boue ». Les slikkes sont très pauvres en végétation.

Les marées de mortes-eaux.

Au premier et au dernier quartier de la Lune, le Soleil, la Terre et la Lune forment un angle droit. Les effets de la Lune et du Soleil se contrarient. Aux alentours de ces dates, la différence entre la marée haute et la marée basse (le marnage) est alors la plus petite. Ce sont les marées de mortes-eaux.

Les marées de vives-eaux.

Lors de la nouvelle lune et de la pleine lune, le Soleil, la Terre et la Lune sont alignés. Les influences gravitationnelles de la Lune et du Soleil se renforcent mutuellement.  Les marées montent et descendent plus qu’elles ne le font habituellement. Ce sont les marées de vives-eaux.


Les schorres

Le schorre est la zone inondée par les eaux salées seulement pendant les marées de vives-eaux ou pendant les tempêtes. C’est une étendue horizontale ou subhorizontale irriguée par des chenaux ; elle abrite un grand nombre d’espèces végétales halophiles (tolérantes au sel) 1.

Les schorres sont parcourus par de nombreux chenaux.

Schorre est, comme slikke, un mot emprunté au néerlandais et a sans doute la même provenance que l’anglais shore, « rivage ». Schorre est le terme utilisé préféremment par les scientifiques, mais on emploie aussi pré-salé ainsi que diverses appellations régionales.

Examinons maintenant comment les schorres se forment et quelles plantes y poussent, du moins dans la réserve du Zwin.


De la slikke à la schorre : la haute slikke

Dans les parties de la slikke qui sont à l’abri du vent et des fortes vagues, les sédiments apportés par la mer peuvent se déposer régulièrement et créer progressivement de petites élévations.

Des algues s’y installent et augmentent le taux de sédimentation et la résistance à l’érosion.

La fréquence et la durée des inondations diminuent peu à peu sur ces surfaces émergentes.

Par la suite, quelques plantes halophiles et pionnières vont s’établir et retenir encore plus de sédiments autour de leurs racines, de leurs tiges et de leurs feuilles.

Cette partie supérieure de la slikke est appelée la haute slikke.

Dans cette zone, le sol est vaseux et le recouvrement végétal y est faible.

La concentration en sel, bien que plus faible qu’en mer, est importante.

On y rencontre surtout des espèces basses.


Les Salicornes

Les Salicornes (Salicornia spp.), de la famille des Amaranthacées, sont faciles à reconnaître, grâce à leur aspect de plantes grasses. Identifier l’espèce sans la présence des fleurs est en revanche très difficile. Deux espèces sont présentes au Zwin : la Salicorne d’Europe (Salicornia europaea) et la Salicorne couchée (Salicornia procumbens).

Salicorne (Salicornia sp.)

Leurs tiges sont composées d’une succession d’éléments cylindriques et charnus qui s’emboîtent. Sur la tige se développent des rameaux, eux-mêmes cylindriques. Les feuilles sont très réduites. Ce sont les tiges et les rameaux qui assurent l’essentiel de la photosynthèse.


La Spartine

Une deuxième plante des slikkes est la Spartine, une Poacée. Au Zwin, on ne trouve plus que la Spartine anglaise (Spartina anglica ou Sporobolus anglicus), un hybride apparu dans le sud de l’Angleterre vers 1870, qui a supplanté chez nous Spartina maritima (la Spartine maritime), grâce à ses stolons lui permettant de coloniser de grandes étendues vaseuses.

Spartina anglica (syn. Sporobolus anglicus)

Le Suéda maritime

Après la Salicorne, voici une autre Amaranthacée caractéristique des hautes slikkes : le Suéda maritime (Suaeda maritima), d’une teinte vert glauque. Suaeda vient de vocables arabes (suwed, suda, etc…) signifiant « salé » 2.

Les feuilles du Suéda sont demi-cylindriques : leur face supérieure est plane (photo ci-dessous).

Leur face inférieure est par contre cylindrique.


En mourant, ces végétaux se décomposent et leurs débris accélèrent encore le processus de sédimentation. Des terrasses plus élevées se développent : ce sont les schorres. Le schorre et la slikke sont souvent séparés par une micro-falaise.

Ces étages vont abriter des associations végétales différentes.


Le bas schorre

L’étage inférieur du schorre est appelé le bas schorre. Il est recouvert à chaque marée haute, excepté pendant les mortes-eaux.

Remarque importante : les trois étages du schorre sont des concepts humains, dont la définition varie souvent d’un auteur, ou d’un site, à l’autre. En outre, il n’y a pas de contrôle d’identité aux frontières ! On pourra donc retrouver dans le bas schorre des plantes de la haute slikke, à condition que la végétation ne soit pas trop dense. Les espèces mentionnées ci-dessus ne supportant pas la concurrence.


L’Obione à fruits sessiles

Le bas schorre voit apparaître d’autres espèces, dont l’Obione à fruits sessiles, aussi appelée l’Obione faux pourpier (Halimione portulacoides, auparavant Atriplex portulacoides), un sous-arbrisseau très ramifié qui fait partie lui aussi de la famille des Amaranthacées, comme les Salicornes et le Suéda.

L’Obione en boutons

Elle est aisément reconnaissable grâce à ses feuilles vert argenté qui portent une nervure centrale très marquée.


Le Troscart maritime

Nous sommes toujours dans le bas schorre, et nous accueillons maintenant le Troscart maritime (Triglochin maritima), de la famille des Juncaginacées. C’est même le seul représentant de cette famille chez nous, avec son frère le Troscart des marais (Triglochin palustris).

Les fleurs sont disposées en longs épis, chacune étant portée par un court pédicelle.

Début de la fructification

Le schorre moyen

Il n’est inondé que lors des marées hautes de vives-eaux (et des tempêtes) et se ressuie rapidement.

On peut y voir des espèces rencontrées précédemment, comme l’Obione et le Troscart, et quelques nouveautés.

La Lavande de mer ou Statice commun

La voici enfin, la coupable qui colore le Zwin en violet ! Ostentatoire, elle crée des tapis qui se voient de loin, se démarquant ainsi des autres plantes que nous avons croisées jusqu’à présent, modestes d’apparence.

Atteignant 30 cm de hauteur, la Lavande de mer (Limonium vulgare) est une plante vivace aux fleurs mauves. Elle fait partie des Plumbaginacées.

L’inflorescence est une grappe (panicule) d’épis. Les épis sont situés sur le bout des branches de la panicule. Ils sont composés d’épillets unilatéraux, donc placés du même côté de la branche. Chaque épillet possède de 1 à 5 fleurs.

Cet été, la Lavande de mer est très abondante au Zwin. C’est le résultat des importants travaux réalisés dans le parc naturel ces dernières années : le chenal de marée a été élargi et approfondi et une ancienne digue a été déplacée, permettant le passage d’une plus grande quantité d’eau de mer à chaque marée haute et contrecarrant ainsi l’ensablement progressif de la réserve.

C’est une excellente nouvelle pour la Lavande de mer, qui est un peu la plante emblématique du Zwin. Les gens du pays l’appellent d’ailleurs zwinneblomme, la « fleur du Zwin ». En néerlandais standard, son nom est lamsoor, ce qui signifie « oreille d’agneau », une allusion à la forme de la feuille.

Une feuille de Limonium vulgare

Quant au nom du genre, Limonium, il a été formé à partir du grec leimon, « prairie ».


Le haut schorre

Le haut schorre n’est recouvert que lors des marées d’équinoxe et des tempêtes.

Les marées d’équinoxe.

Ce sont les moments dans l’année, autour du 20 mars et du 22 septembre, où l’équateur fait face au soleil. La durée du jour est alors égale à la durée de la nuit.  

Lors des équinoxes, le Soleil exerce une attraction plus forte sur la Terre ; l’amplitude des marées est la plus grande.


C’est sur le haut schorre que l’on va trouver la plus grande richesse en espèces. La Lavande de mer y est présente en nombre.

Lavande de mer sur le haut schorre

Mais elle n’est pas la seule ! Partons à la découverte des autres plantes de ce milieu.


Le Jonc maritime

Ce grand jonc de plus d’un mètre de hauteur forme souvent des peuplements étendus dans le haut schorre. Les tépales de ce jonc sont verdâtres à l’anthèse (quand les fleurs sont épanouies).

Juncus maritimus

La Laiche étirée

Une Laîche cespiteuse (poussant en touffe)

L’inflorescence de la Laîche étirée (Carex extensa) est constituée par un épi mâle placé au sommet de la tige, et par plusieurs épis femelles situés en-dessous. La bractée est plus longue que l’inflorescence.

Un dernier épi femelle, indiqué par une flèche sur la photo suivante, est généralement inséré nettement plus bas sur la tige.

Le dernier épi femelle est situé à l’écart des autres

Les écailles des fleurs femelles sont brunes et terminées par une petite arête (voir la flèche sur la photo ci-dessous).


L’Oenanthe de Lachenal

Cette ombellifère assez petite, n’atteignant pas 90 cm de hauteur, est assez commune sur le haut schorre du Zwin.

Oenanthe lachenalii

L’une des principales caractéristiques du genre Oenanthe est que les cinq sépales sont bien présents et s’accroissent même après la floraison, alors qu’ils sont normalement minuscules ou absents chez les autres Apiacées.

Les cinq sépales sont bien visibles

Une brève histoire … du Zwin

Retracer l’historique des rivages de la Mer du Nord est une entreprise compliquée. Nous en avons déjà parlé dans le billet consacré à Ghyvelde et la Gagée de Bohème.
Des recherches interdisciplinaires réalisées ces dix dernières années, utilisant des techniques de prospection innovantes, telles que la photographie aérienne et le LiDAR (télédétection basée sur des faisceaux laser), modifient en outre les anciennes perspectives sur ce sujet.

Les nouvelles données historiques, pédologiques et climatologiques, suggèrent désormais que les transformations du paysage côtier durant le Moyen Âge furent provoquées par des ondes de tempête plutôt que par des transgressions marines 3.
Les actions humaines (conversion des schorres en polders, construction de digues etc.) jouèrent également un rôle fondamental.

Ondes de tempête ou transgressions marines ?

Une onde de tempête (storm surge en anglais) est le rehaussement important du niveau de la mer causé par une tempête.

Cette hausse du niveau de la mer est provoquée par les vents violents poussant l’eau vers le littoral, ainsi que par la pression atmosphérique moins élevée au centre de la dépression. Elle est encore renforcée lors des marées hautes et des marées de vives eaux.

Dans nos régions, l’exemple récent le plus dramatique d’une onde de tempête est le raz-de-marée de 1953 qui causa la mort de plus de 2 500 personnes aux Pays-Bas, en Belgique et en Angleterre.

Photo aérienne d’un village hollandais inondé en 1953

Une transgression marine est l’envahissement durable de zones littorales par la mer, dû à un affaissement des terres émergées ou à une élévation générale du niveau des mers, notamment suite à des changements climatiques.

Lorsque Bruges apparaît dans l’histoire, au IXe siècle, toute la région située au nord de la place forte était occupée par des schorres 4.

Carte de la région au au IXe siècle.

Au Xe siècle, ces schorres furent peu à peu convertis en polders, sur l’initiative de quelques grandes abbayes. Ils servaient essentiellement de pâturage pour les moutons. Des villages apparurent aussi. On édifia un réseau de digues (en rouge sur la carte suivante) afin de protéger ces terrains de l’envahissement par la mer lors des grandes tempêtes.

Ces digues remplirent bien leur mission, mais détournèrent du même coup les inondations vers les zones non abritées, créant une première percée de la mer, appelée Sincfal. Lors de la tempête de 1134, la mer recouvrit une étendue plus vaste et ne s’arrêta qu’à quelques kilomètres au nord de Bruges, bloquée par une crête de roches sédimentaires (appelées dekzand en géologie). La carte suivante montre, de manière simplifiée, la zone envahie par les eaux 5.

Zone inondée par la tempête de 1134 (carte approximative).

Grâce au chenal qui subsista après cette tempête de 1134, le Zwin, les Brugeois purent avoir un accès direct à la mer, en construisant un port à l’endroit qui fut baptisé plus tard Damme. Cette tempête entraîna par conséquent le développement spectaculaire de Bruges. Mais le Zwin s’ensabla peu à peu aux XVe et XVIe siècles, ce qui provoqua le déclin économique de la ville.

Zwin dérive d’une ancienne racine germanique (swi) qui signifiait « disparaître ». Zwin désigne un chenal ou une crique dans lequel le niveau d’eau « disparaît » périodiquement, c’est-à-dire qu’il descend à marée basse, puis remonte à marée haute 6.


Sources :

1 : Fernand Verger ; Quelques remarques sur la formation et le relief des schorres ; Bulletin de l’Association de Géographes Français ; n° 259-260 ; pp. 146-156 ; 1956

2 : Umberto Quattrocchi ; CRC World Dictionary of Plant Names ; CRC Press, novembre 1999 ; p. 2596

3 : Trachet, Jan et al. ; Turning Back the Tide : The Zwin debate in perspective. A historiographical review of the medieval port system northeast of Bruges ; Revue du Nord ; n° 413 ; 2015

4 : coll. ; De geschiedenis van het Zwin ; Provincie Zeeland & de afdeling Kust van het agentschap voor Maritieme Dienstverleningen Kust & het agentschap voor Natuur en Bos

5 : Trachet, Jan et al. ; Turning Back the Tide : The Zwin debate in perspective. A historiographical review of the medieval port system northeast of Bruges ; Revue du Nord ; n° 413 ; 2015

6 : De Langhe ; Over de plaatsnamen Zwin (Zwijn) en Zinkval ; 1992 ; Zwinstreek

A propos La gazette des plantes

La gazette des plantes, un blog qui part à la découverte des végétaux qui nous entourent en Belgique
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Un commentaire pour Le Zwin se pare de violet

  1. Thérèse Baekelmans dit :

    Merci, comme d’habitude intéressant, bien documenté et amusant. Thérèse

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