Qui a donc inventé les Caryophyllacées ?

Dans un billet précédent, nous vous avions montré quelques Caryophyllacées poussant entre les pavés. Penchons-nous aujourd’hui sur ce nom : Caryophyllacées. Quel drôle de vocable ! D’où vient-il ? Que signifie-t-il ? Pour en découvrir l’origine, nous partirons dans un long périple à travers le temps et l’espace …


Le commencement de l’année, habituellement humide, froid et gris, est l’occasion idéale pour se plonger dans la chaleur de vieux livres qui nous parlent en latin et sentent bon un temps révolu, et pour découvrir des savants à la mine austère et à la vie souvent aventureuse.

En tentant de retrouver la provenance d’un seul mot, nous allons esquisser quelques moments clés de cette science qui remonte à l’Antiquité. Nous comprendrons comment ce qui en fait son ossature, le système de classification des plantes, s’est progressivement mis en place. Nous verrons quand le concept de famille est apparu, et sur la base de quels critères les botanistes se sont efforcés de regrouper les végétaux.

Mais le chemin sera long et tortueux. Êtes-vous prêts pour la première étape ?


Qui a inventé les Caryophyllacées ?

Tentons d’abord de savoir qui a le premier employé ce nom de Caryophyllacées. Pour trouver la réponse à cette question, un bon point de départ est la consultation d’une base de données botaniques, offrant des informations sur les appellations scientifiques des végétaux. Plusieurs d’entre elles sont en accès libre sur internet, notamment l’IPNI ou encore Tropicos. Voici ce que nous révèle l’IPNI (International Plant Names Index) 1 :

Demandons à notre taxonomiste maison, l’éminent professeur Quercus, de déchiffrer pour nous ces renseignements.

Rappelons en passant qu’un taxonomiste est un spécialiste qui essaye de répartir les êtres vivants, en se basant sur leurs caractéristiques, dans des groupes hiérarchisés appelés taxons.

Tout bon taxonomiste se consacrant aux végétaux doit connaître plusieurs abréviations standards, et en premier lieu celles des botanistes importants. Une liste les répertoriant est heureusement disponible sur Wikipédia.
On y apprend que « Juss. » représente Antoine-Laurent de Jussieu, un botaniste français dont le système de classification des plantes est à la base de la taxonomie actuelle.
C’est donc lui qui aurait « inventé » le vocable de Caryophyllacées.

« Gen. Pl. [Jussieu] » désigne le livre de Jussieu, appelé Genera Plantarum, dans lequel le terme de Caryophyllacées aurait été mentionné pour la première fois. Notons que d’autres ouvrages portant le même titre existent, dont un qui fut écrit par Linné.

La fiche nous fournit également deux autres informations intéressantes. La première est que le nom de cette famille est basé sur un genre appelé Caryophyllus par le botaniste anglais Philip Miller (abrégé en Mill.). C’est le genre type de la famille.

Le dernier point est relatif au statut de Caryophyllacées dans la nomenclature botanique : « nom. cons. » est l’abréviation de l’expression latine nomen conservandum. Cela signifie que ce nom aurait dû être rejeté, car il transgresse au moins l’une des règles du code de nomenclature, mais qu’il a été conservé pour ne pas trop déstabiliser la classification.

Nous voici donc en possession d’une réponse : Antoine-Laurent de Jussieu aurait été le premier à utiliser le terme de Caryophyllacées dans son ouvrage Genera Plantarum.


Antoine-Laurent de Jussieu.

Paris est plutôt agitée en ce moment, mais nous n’y prêterons pas attention. Nous avons en effet rendez-vous avec Antoine-Laurent de Jussieu et son livre le plus célèbre, Genera Plantarum.

La famille de Jussieu.
Antoine-Laurent de Jussieu naquit à Lyon en 1748. Il monta à Paris en 1766 pour y terminer ses études de médecine. Très vite, il se passionna pour la botanique.
Le contraire eût été étonnant, car sa famille rayonnait déjà sur cette science depuis la fin du 17e siècle. Trois de ses oncles (sur un total de seize enfants dont beaucoup moururent en bas âge) se distinguèrent dans cette discipline. Antoine (1686-1758), Bernard (1699-1777) et Joseph (1704-1779) se côtoyèrent ou se succédèrent au Jardin du roi (le futur Muséum national d’histoire naturelle) et à l’Académie des sciences.


Antoine de Jussieu.
Sa vie fut partagée entre la pratique médicale et l’étude de la botanique. Au début de sa carrière, il fit de nombreux voyages dans le sud de la France ainsi que dans la péninsule ibérique, afin d’y recueillir des plantes pour le Jardin du Roi. Il se passionna pour les pouvoirs thérapeutiques des végétaux, matière qu’il professa à la Faculté de médecine de Paris. Son enseignement fera l’objet d’une publication posthume, en 1772, intitulée « le Traité de l’usage et des vertus des plantes ».

Première page du Traité des vertus des plantes
ouvrage posthume (publié en 1772) d’Antoine de Jussieu
Biodiversity Heritage Library – domaine public

Bernard de Jussieu.
Contrairement à Antoine, Bernard délaissa la médecine pour se consacrer entièrement à la botanique. L’histoire suivante illustre son enthousiasme pour cette discipline.
Après avoir herborisé en Terre Sainte, Bernard de Jussieu s’embarqua pour la France. Il emportait avec lui un petit plant de cèdre du Mont Liban. N’ayant pas trouvé de meilleure solution, il avait transformé son chapeau en un pot dans lequel il mit la plantule.
Mais une tempête dévia le navire de sa route et prolongea le voyage au point que l’eau devint rare. Les passagers en furent réduits à n’en recevoir qu’un demi-verre par jour. Jussieu, tout au long de la traversée, sous le soleil de la Méditerranée, partagea son demi-verre avec sa petite plante. Ses propres forces commencèrent à diminuer sous l’effet du manque d’eau, mais il tint bon et arriva à Marseille, lui malade mais le cèdre intact.
Il faillit ensuite perdre son trésor à cause de l’incrédulité des douaniers, qui soupçonnaient un stratagème pour faire passer des bijoux ou des articles prohibés sous les racines de la plante. Son éloquence triompha de leur méfiance et il fut autorisé à poursuivre son voyage, avec son chapeau, jusqu’à Paris, où le cèdre put être planté au Jardin du Roi 4.

Plus vraisemblable est ce que relate le site du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris.
Un cèdre du Liban fut planté en 1683 au Chelsea Physic Garden à Londres. Ce n’est qu’en 1732 qu’il produisit des graines. Peter Collinson, un riche marchand britannique, en obtint des plants, et en fit don de deux à Bernard de Jussieu, qui les rapporta à Paris en 1734. La légende raconte que, peu avant son arrivée au Jardin des Plantes, le pot se cassa et que les deux petits cèdres finirent leur voyage dans son chapeau 5.

Bernard de Jussieu (sans chapeau)
gravure de Philibert Langlois (entre 1834-39),
dessin d’Armand Guilleminot
Wellcome Images CC-BY-4.0

Joseph de Jussieu, une vie mystérieuse.
Le frère de Bernard et d’Antoine de Jussieu partit en 1734, en tant que botaniste, avec l’expédition chargée de mesurer à l’Équateur un arc de méridien dans le but de déterminer la forme exacte du globe terrestre. En 1743, à la fin des travaux géodésiques, Jussieu resta au Pérou. Les sources divergent quant aux raisons qui le poussèrent à s’attarder en Amérique du Sud. Selon certains, il désirait simplement continuer ses études naturalistes dans ces régions fort peu connues. Mais il est également possible que, sans le sou et malade, il ait été obligé de gagner sa vie comme médecin et d’économiser pour son voyage de retour 6.
On constate, à la lecture des lettres qu’il envoya à ses frères et qui nous sont parvenues, que dès son arrivée au Pérou, Jussieu renonça presque entièrement à parler de botanique. Sur la base de messages de contacts locaux, on sait qu’il continuait pourtant à collecter des données sur la géographie ou sur les plantes indigènes. Mais plus les années passèrent, plus les informations scientifiques disparurent de sa correspondance 7.
Il rentra finalement à Paris en juillet 1771, après 36 ans d’absence, la santé brisée et l’esprit obscurci. La plupart de ses collections se perdirent lors des trajets.

Antoine-Laurent est donc le neveu des trois précédents. C’est Bernard qui l’appela à Paris. Il reprit le travail de son oncle sur la classification des végétaux et le mena à son terme dans son livre Genera Plantarum.
Cet ouvrage parut le 4 août 1789, le jour de l’abolition des droits féodaux et des privilèges par les députés de l’Assemblée nationale constituante 8.
Tout un symbole, car ce livre est considéré par les taxonomistes comme un point de départ, la base de la nomenclature actuelle des familles.


Antoine-Laurent de Jussieu (1748-1836)
Source : « Galerie des naturalistes » de J. Pizzetta, Ed. Hennuyer, 1893 (domaine public)

Ouvrons donc ce livre (voir ci-dessous). Antoine-Laurent répartit d’abord les plantes en acotylédones (comprenant les champignons, les mousses et les fougères), monocotylédones et dicotylédones. Il les distribua ensuite en quinze classes et en 100 ordres, ceux-ci étant ensuite divisés en genres.

Pages lvvi et lvvii de Genera Plantarum
© Biodiversity Heritage Library – Public domain

Ceci est déconcertant ! L’auteur ne parle pas de familles. De plus, nous ne trouvons dans ce livre aucune mention des Caryophyllacées. La page 299 introduit toutefois un chapitre consacré aux Caryophylleae (Caryophyllées en français), qui constituent le 22e et dernier ordre de la treizième classe. Cette classe est celle des dicotylédones polypétales à étamines hypogynes (c’est-à-dire insérées sous l’ovaire).

Page 299 de Genera Plantarum
© Biodiversity Heritage Library – Public domain

Les principaux taxons sont de nos jours rangés par ordre décroissant de la manière suivante : la classe (classis), l’ordre (ordo), la famille (familia), le genre (genus) et l’espèce (species) 2.

Pourquoi les bases de données attribuent-elles donc à Antoine-Laurent de Jussieu la paternité de la famille des Caryophyllacées, bien qu’il n’ait parlé ni de famille, ni de Caryophyllacées ?

Rendons la situation encore un peu plus confuse : si vous recherchez le mot qu’Antoine-Laurent de Jussieu a vraiment utilisé, Caryophylleae, sur le site de l’IPNI, vous apprendrez que ce terme désigne une tribu (c’est-à-dire une subdivision) de la famille des Caryophyllacées. Ce taxon fut créé par Lamarck et Augustin-Pyramus de Candolle en 1806 3.


Source :

1 Caryophyllaceae ; IPNI; page consultée le 19/01/2021

2 : Code international de nomenclature pour les algues, les champignons et les plantes ; IAPT ; chapitre 1 ; article 3.1

3 Caryophylleae ; IPNI; page consultée le 19/01/2021

4 : Story about a cedar of Lebanon ; The American Journal of Science ; Volume 89 ; 1865 ; p. 227

5 : Cèdre du Liban ; MNHN ; page consultée le 26 janvier 2022

6 : Jussieu, Joseph de (1704-1779) ; Global Plants ; Jstor ; page consultée le 28 janvier 2022

7 : Nathalie Vuillemin ; Du dépaysement, ou l’impossible fabrique du savoir ; Viatica ; page consultée le 28 janvier 2022

8 : Stafleu, F. A. & Cowan R. S. ; Taxonomic Literature : A Selective Guide to Botanical Publications and Collections with Dates, Commentaries and Types ; Volume II ; 2è édition ; p. 477 ; Bohn, Scheltema, and Holkema ; Utrecht ; 1979

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2 commentaires pour Qui a donc inventé les Caryophyllacées ?

  1. Vassallo Rose-Marie dit :

    Captivant, merci ! On va suivre ça…
    Une chose est sûre : pour Gaspard Bauhin, « Caryophyllus altilis major », alias « Caryophyllus domesticus », désigne l’œillet des jardins, et « Caryophyllus sylvester », l’œillet sauvage.
    C’est du moins ce qu’affirme mon Histoire des Plantes, M. DCC. LIII. (Avec privilège du roi).

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  2. Vassallo Rose-Marie dit :

    (Suite – et fin) Dans le même ouvrage, autre tome, toujours se réclamant de Bauhin, la notion de famille paraît encore lointaine : sous le nom de « Caryophylus » (avec un seul ‘l’) on trouve aussi les œillets d’Inde – le « grand » et le « petit » –, une saxifrage et le cloux (sic) de girofle.
    Respect à ceux qui se sont attelés à la classification. Et bonnes recherches, Anémone !

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