La Viorne à feuilles ridées (suite)

Voici le second billet consacré à la Viorne à feuilles ridées. Aujourd’hui, nous ne discuterons pas de taxonomie, mais nous deviserons d’étymologie et de poils.
Nous parlerons aussi de laurophyllisation. Ce mot ne vous dit rien ? Lisez vite la suite…


Un poil d’étymologie

Viorne

La première apparition indubitable de viorne en français se trouve dans le « Dictionnaire françois-latin…» de Robert Estienne, sorti en 1539.

Dictionnaire françois-latin, Robert Estienne, janv. 1539, extrait de la p. 518
Disponible sur Google Play / Domaine public

On rencontre déjà, vers la fin du 12e ou le début du 13e siècle, l’occurrence vione, qui pourrait représenter une variante précoce.

Le Bestiaire de Gervaise, vers n° 462,
édité par P. Meyer dans Romania, n° 4, p. 420-443, 1872

Quoi qu’il en soit, pour les étymologistes viorne dérive incontestablement du latin viburnum.

Le nom vernaculaire provient donc du nom scientifique, cela nous facilite le travail !

Marcher vite et parler fort !

Savez-vous que le verbe viorner existe (bien qu’il ne soit pas valide au scrabble) ?

En Champagne, viorner s’employait pour dire « marcher vite » ou
« bourdonner » dans l’Aube, « tourner », « sauter », « grincer » ou encore
« résonner » dans la Marne 4.
Pour San Antonio par contre, dans « Hue, Dada ! », viorner est synonyme de
« crier » ou « parler fort » : « La radio continue de viorner, toujours à plein chapeau » 5.
Le rapport avec nos viornes ne saute pas aux yeux…

(*) : sur la photo : Viburnum opulus (Viorne obier)

Viburnum

En latin, Viburnum désignait les Viornes. Arrêtons-nous humblement ici, car personne ne connaît vraiment l’origine de ce viburnum 1.

De nombreux sites francophones conjecturent que ce vocable pourrait venir du verbe viere (signifiant lier), en s’appuyant sur le fait que les rameaux de certaines espèces ont souvent été utilisés pour la confection de liens grossiers 2.
Mais cette hypothèse n’est justifiée par aucune source ancienne et s’apparente à de l’étymologie populaire.

Les brins de Viorne mancienne étaient jadis utilisés pour lier les bottes de foin

D’ailleurs, divers dictionnaires étymologiques anglo-saxons supposent plutôt une origine étrusque à viburnum 3.


Et rhytidophyllum ?

Rhytidophyllum se décompose en rhytido et phyllum, ces deux termes émanant du grec.
Phyllum vient de phyllon, « feuille », et rhytido, de rhytis, signifiant « ride ».

Rhytidophyllum veut donc dire « aux feuilles ridées ».


Des poils un peu partout

Des poils au revers des feuilles, des poils sur les pétioles, des poils sur les rameaux jeunes Notre viorne ne manque pas de poils.

La face inférieure de la feuille apparaît grisâtre parce qu’elle est tapissée d’une multitude de poils blanchâtres. Son aspect est ridé, car la nervure centrale et les nervures latérales sont nettement surélevées par rapport à la surface du limbe.

Le revers de la feuille, velu et ridé.

Le pétiole, robuste, long de 1,5 à 4 cm, est densément recouvert de poils blanchâtres, jaunâtres ou brunâtres.

Pétiole (à gauche) recouvert de poils

À quoi ressemblent tous ces poils ? En les examinant à la loupe, nous découvrons qu’ils forment une forêt dense de petites étoiles.

Les poils étoilés sur un pétiole

Racontons maintenant la rencontre, véridique, entre une jardinière américaine et une Viorne à feuilles ridées.

« Cela avait commencé de manière assez innocente : je coupai quelques branches externes avec mon sécateur à main. Mais pour atteindre les nouvelles pousses centrales, je dus pénétrer dans l’arbuste lui-même et, inévitablement, des feuilles frôlèrent les côtés de mon visage et de mon cou, ainsi que le peu de peau exposée entre les extrémités de mes (longues) manches et les poignets de mes gants.

J’avais taillé pendant environ deux minutes, quand soudain j’eus l’impression qu’une minuscule aiguille s’était plantée dans un côté de mon cou. Pensant que c’était un insecte, je frottai instinctivement la zone. Cela n’aida pas. En moins d’une minute, j’eus le sentiment qu’on enfonçait des millions de petits couteaux chauffés au rouge dans plusieurs parties de mon visage, de mon cou et de mes poignets. Qu’est-ce que c’était que ce… ?!?!?!?!???? » 6.

Les poils étoilés grisâtres sur la face inférieure du limbe, observés au microscope

Cela, c’était l’effet des poils de la Viorne à feuilles ridées.
En fin de compte, notre jardinière s’en tira à bon compte. Après avoir enlevé ses gants, elle se précipita à l’intérieur et passa les dix minutes suivantes devant l’évier. La douleur disparut.

Mais ces poils minuscules peuvent, lors d’une taille, être inhalés et provoquer, en plus des démangeaisons et rougeurs du visage mentionnées dans le récit, des troubles de la mémoire et de l’asthénie 7.

Des études concernant le genre Viburnum ont montré que certaines espèces contiennent dans leur écorce et leurs feuilles des coumarines, des iridoïdes, des diterpènes et des biflavonoïdes 8. Toutes des substances au nom obscur, mais à la finalité claire : protéger la plante contre les herbivores.


Et si nous parlions un peu des fleurs ?

La floraison a normalement lieu en avril et en mai. Cependant, les boutons vert pâle apparaissent dès l’automne.

Des boutons floraux en février 2022

Architecture de l’inflorescence.

Elle est portée par un pédoncule (P) et se compose de trois étages (R1, R2 et R3). À chaque étage, les rayons partent du même point. Nous sommes donc face à une sorte d’ombelle à trois niveaux, ressemblant aux groupes de fleurs des Apiacées (la famille des Carottes, Cerfeuils, etc…). De manière rigoureuse, il s’agit ici d’une cyme ombelliforme. Une cyme, car l’inflorescence est définie (l’axe principal est terminé par une fleur).

L’inflorescence est une cyme ombelliforme terminale et pédonculée.

Un pareil agencement des fleurs, pédonculé et ombelliforme, nous indique que la Viorne à feuilles ridées appartient à la section Euviburnum. Le genre Viburnum est en effet composé de 150 à 175 espèces selon les sources, et a été récemment découpé en quinze sections (quelques espèces n’ont pas encore été classées, par manque de données) 10.

La Viorne mancienne (Viburnum lantana) fait également partie de la section Euviburnum

Revenons à l’inflorescence de la Viorne à feuilles ridées.
Le pédoncule (p) est robuste, long généralement de 1,5 à 4 cm. Enveloppé de poils étoilés brunâtres, il est plus densément velu que les rayons (R1), ce qui est révélé par sa teinte plus foncée.
Deux bractées linéaires (B) l’entourent, caduques et également tomenteuses.

Pédoncule (p), bractées (b) et rayons du premier étage de l’inflorescence (R1)

Les rayons du troisième étage sont très courts, les fleurs qu’ils portent paraissent presque sessiles.

Les deux derniers niveaux de l’inflorescence

La fleur.

Les boutons floraux s’ouvrent normalement au printemps. Ils sont ceints de deux bractéoles linéaires ou ovales, recouvertes à l’extérieur de poils brunâtres. Caduques, elles tombent au moment de l’anthèse et laissent voir alors le calice qui est souvent plus court.

Bractéoles (b) et calice (c)

Le calice présente la forme d’un tube verdâtre, très petit, long de deux à trois millimètres, et revêtu de poils étoilés blanchâtres.

Le calice est minuscule et tubulaire.

Il est couronné par cinq dents lilliputiennes, longues de 0,5 à 1 mm, et parsemées de quelques poils. Leur pointe est ciliée.

Les dents du calice

La corolle enfle et blanchit. Sa base prend la forme d’un tube de 3 à 4 mm duquel sortent 5 lobes de 2 à 3 mm, au sommet arrondi. La fleur n’est pas bien grande, son diamètre atteignant à peine 5 à 7 mm. Et, fait exceptionnel pour cette plante, la corolle est glabre, ou du moins subglabre !

Cinq étamines jaillissent en dehors, portant les anthères jaunes. Mais en février, la probabilité est faible qu’elles reçoivent la visite d’insectes pollinisateurs.

La corolle blanche et les cinq étamines exsertes (en saillie).

L’ensemble des fleurs de Viburnum rhytidophyllum est fertile, ce qui n’est pas le cas de toutes les espèces de ce genre. Chez la Viorne obier (Viburnum opulus), par exemple, les petites fleurs internes sont entourées de fleurs stériles plus grandes.


Une plante chinoise

À l’origine du moins, puisqu’elle pousse nativement dans les forêts de la Chine centrale (dans les provinces de Guizhou, Hubei, Shaanxi et Sichuan), entre 700 et 1 400 m 9.
Elle est donc une compatriote du Buddleia de David, que nous avions évoqué dans le billet précédent.

Cette Viorne fut introduite dans nos contrées vers 1900, comme plante ornementale. Son succès auprès du public des jardineries est dû à sa frondaison persistante faite de feuilles gaufrées, à sa culture aisée, même en situation ombragée, ainsi qu’à sa fructification spectaculaire.

Illustration dans le Curtis’s Botanical Magazine, volume 7 de la série n° 4, planche 8382, 1911

En Belgique, les premières mentions de cette espèce en pleine nature remontent à 1990. En Flandre, elle se propage assez rapidement depuis deux décennies, sans doute par l’entremise des oiseaux transportant les graines. Elle est désormais naturalisée dans de nombreux sites.

Elle est en revanche encore assez rare en Wallonie.

Viburnum rhytidophyllum : Observations en Belgique 2012-2022
Source : Observations.be

Les plantes naturalisées.

Deux conditions doivent être remplies pour qu’on parle de naturalisation.
En premier lieu, la plante doit être bien sûr d’origine étrangère. Et, secondement, elle doit se reproduire et se disséminer spontanément dans son nouveau milieu.

L’expansion et la naturalisation de la Viorne à feuilles ridées se produisent également dans les régions limitrophes, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suisse et en Autriche. Ces faits commencent à être observés en France, en Angleterre et sur la côte nord-est des États-Unis.

Viburnum rhytidophyllum : Observations en Europe et en Amérique 2012-2022
Source : GBIF

Une plante laurophylle.

Il est vraisemblable que la Viorne à feuilles ridées soit en passe de devenir invasive 11. Ce n’est pas un comportement isolé, d’autres arbustes à feuilles persistantes semblent suivre la même voie. Le phénomène a été baptisé du nom de laurophyllisation.

La laurophyllisation, qu’est-ce que c’est ?

Ce terme désigne l’expansion d’arbustes à feuilles persistantes dans des milieux dominés par des arbres à feuilles caduques.

Il provient du nom d’une famille, les Lauracées, famille qui contient notamment le Laurier (Laurus nobilis), une espèce caractérisant bien ce processus.

La laurophyllisation fut décrite pour la première fois, à la fin des années 1980, dans le canton du Tessin, au sud de l’arc alpin 12. Des études plus récentes ont montré qu’elle est également à l’œuvre dans d’autres régions en et hors d’Europe 13 .

Laurus nobilis. Madrid, barrio de Peñagrande
© Luis Fernández García, CC BY-SA 3.0

Les espèces impliquées.

La laurophyllisation vise souvent, mais pas systématiquement, des espèces qui ont été introduites dans la zone concernée.

Leur arrivée remonte, la plupart du temps, à plusieurs décennies, comme c’est le cas pour la Viorne à feuilles ridées. Ce n’est qu’à la fin du 20e siècle que ces espèces ont réussi à s’échapper des jardins et à se naturaliser dans les forêts environnantes 14.

Parmi les plantes en cause, on peut également mentionner, outre Viburnum rhytidophyllum et Laurus nobilis, le Laurier-cerise (Prunus laurocerasus), le Rhododendron (Rhododendron ponticum) et, au sud de la Loire, le Troène luisant (Ligustrum lucidum).

Un Laurier-cerise (Prunus laurocerasus) dans un bois au sud-est de Bruxelles
(janvier 2017)

Certaines espèces « laurophylles » sont toutefois indigènes : le Troène commun (Ligustrum vulgare), le Houx d’Europe (Ilex aquifolium). Certains conifères, comme l’If (Taxus), sont parfois inclus dans cette catégorie.

Houx dans un bois

Les causes

La niche écologique des laurophylles se situe dans un climat chaud et humide, avec au moins 6 mois chauds et la moyenne mensuelle minimale supérieure à 0°C. Pour cette raison, le réchauffement climatique a été proposé comme le principal moteur de la propagation de ces espèces 15.
De nouvelles études ont cependant mis en avant des facteurs supplémentaires.
Le premier de ceux-ci serait la présence dans l’environnement de milieux libres due à une dispersion encore incomplète des végétaux après la fin de la dernière glaciation. L’occupation de ces milieux aurait été favorisée récemment par l’utilisation répandue des laurophylles dans les jardins privés et les parcs 16.

Massif de Rhododendrons dans un bois du Brabant wallon

Les conséquences possibles de la laurophyllisation.

Elle peut entraîner une augmentation de la biodiversité, si les nouvelles espèces habitent des milieux encore inoccupés. Ou bien provoquer, au contraire, un remplacement de plantes indigènes, les végétaux à feuilles permanentes ayant l’avantage de pouvoir pratiquer la photosynthèse durant une plus grande partie de l’année.

La laurophyllisation pourrait aussi engendrer un changement de la structure chimique des sols, en raison d’une composition organique différente des nouveaux arrivants. De surcroît, la faune ainsi que les micro-organismes pourraient se modifier. Par exemple, dans le cas où les herbivores locaux ne seraient pas capables de consommer ces plantes.

En attendant le prochain article, laissons le mot de la fin à la Viorne à feuilles ridées elle-même (interviewée par V.R., l’un des gagnants de notre dernière devinette).


Sources :

1 : Alain Rey ; Dictionnaire Historique de la langue française ; Nathan, 2011

2 : Viorne ; Wikipédia en français ; page consultée le 21/2/2022

3 : Viburnum ; Online Etymology Dictionary

4 : Jean Daunay ; Parlers Champenois ; Ebooks libres et gratuits ; 1998

5 : San Antonio ; Hue, Dada ! ; chapitre 26 ; Pocket ; édition de 2020

6 : Attack of the Killer Viburnum ; The Chatsworth Lady ; juillet 2015

7 : Viorne à feuilles ridées ; Toxiplante ; page consultée le 22 février 2022

8 : Xiao-Yu Wang , Hai-Ming Shi & Xiao-Bo Li ; Chemical Constituents of Plants from the Genus Viburnum ; Chemistry & Biodiversity ; Volume 7 ; N° 3 ; mars 2010 ; pp. 567-593

9 : Viburnum rhytidophyllum ; Flora of China

10 : Clement et al. ; A chloroplast tree for Viburnum (Adoxaceae) and its implications for phylogenetic classification and character evolution ; American Journal of Botany ; Volume 101 ; n° 6 ; 2014

11 : Filip Verloove ; Viburnum rhytidophyllum ; Manual of the Alien Plants of Belgium ; juillet 2013

12 : Gabriele Carraroi et al. ; Observed changes in vegetation in relation to climate warming ; in : Biomonitoring : General and Applied Aspects on Regional and Global Scales ; Springer Science & Business Media ; avril 2013 ; p. 195

13 : Frank Klötzli & Gian-Reto Walther ; Conference on Recent Shifts in Vegetation Boundaries of Deciduous Forests, Especially Due to General Global Warming ; Springer Nature ; 1999

14 : Gian-Reto Walther ; Laurophyllisation — A Sign of a Changing Climate ? ; in : Burga C.A., Kratochwil A. (éditeurs) Biomonitoring : General and Applied Aspects on Regional and Global Scales ; Tasks for vegetation science ; volume 35 ; Springer ; pp. 207–223

15 : Nicola Alessi et al. ; Population structure of Laurus nobilis L. in Central Italian forests : evidence for its ongoing expansion ; Rendiconti Lincei ; Scienze Fisiche e Naturali ; volume 32 ; p. 365 ; 2021

16 : Nicola Alessi et al. ; Ancient refugia and present-day habitat suitability of native laurophylls in Italy ; Journal of Vegetation Science ; volume 30 ; n° 3 ; p. 564 ; mai 2019

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Un commentaire pour La Viorne à feuilles ridées (suite)

  1. Marianne dit :

    Recherche fabuleuse, merci l de nous emmener si loin et si intelligement dans la curiosité et la connaissance.

    J’aime

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