Viburnacées contre Adoxacées

Vous avez été très nombreux à répondre à l’appel que nous avions lancé dernièrement. Il s’agissait de retrouver plusieurs arbustes s’étant échappés des jardins. Grâce à votre aide, nous avons pu identifier les fugitifs ! 
Ils nous permettront d’évoquer la mémoire d’un botaniste aujourd’hui bien méconnu. Et d’illustrer de manière concrète pourquoi et comment des changements de noms (ici le nom de la famille de ces arbustes) surviennent régulièrement et bouleversent les habitudes des phytologues, amateurs et professionnels.


Remettons-nous d’abord en mémoire l’image de nos arbustes.

Nous ne voyons pas les fleurs sur la photo, mais les feuilles sont heureusement caractéristiques.

C’est le milieu de l’hiver. Nous pouvons en déduire que ces arbustes possèdent un feuillage persistant, appartenant donc à un groupe assez restreint sous nos latitudes.

Quelques personnes ont cru reconnaître des arbres à papillons (Buddleja davidii). Le dessus de leurs feuilles est vert foncé et leur face inférieure, à l’état jeune, est blanche et duveteuse. Elles sont opposées et lancéolées, et présentent un certain air de ressemblance avec nos inconnus.

Les feuilles hivernales du Buddleia

Toutefois, le Buddleia est semi-décidu. Ses feuilles tombent en automne et sont immédiatement remplacées par des nouvelles, petites, vert-gris, et agglutinées en touffes. Elles persisteront jusqu’au printemps suivant (photo ci-dessus) 5.

Comparez avec les feuilles de nos évadés (ci-dessous).

Les feuilles sont vertes, luisantes, très ridées et très longues.

Voyez comme les feuilles, très longues et tombantes, sont d’un vert luisant et arborent de profondes rides.
Leur revers est lui aussi recouvert d’un duvet blanchâtre.

Dante, Divine Comédie, L’enfer, Chant XXXII, vers 98-99
Traduction française de Jacqueline Risset

Heureusement, nous n’aurons pas à recourir à une mesure aussi dantesque, puisque treize de nos meilleurs limiers ont trouvé la bonne réponse : des Viornes à feuilles ridées, également nommées Viburnum rhytidophyllum.

Merci beaucoup à :


Querelle familiale

Linné avait mis les Viornes dans le genre Viburnum, et Antoine-Laurent de Jussieu les inclut dans la famille des Caprifoliacées, celle des Chèvrefeuilles. Elle contenait également les Sureaux (genre Sambucus) ainsi que le genre Adoxa, représenté chez nous par une seule espèce, la Moscatelline.

À la suite de premières recherches phylogénétiques, le genre Adoxa fut transféré dans une famille séparée qui reçut le nom d’Adoxacées. Des études ultérieures montrèrent que les Viornes et les Sureaux sont en réalité très proches d’Adoxa, ce qui entraîna leur déplacement dans cette même famille.

Adoxa moschatellina, aisément reconnaissable dans les sous-bois grâce à son inflorescence cubique.

Prenons des sites comme Observations.be, Tela Botanica ou GBIF, et nous verrons qu’ils appellent cette famille les Adoxacées.
Consultons les pages de l’APG IV ou Plants of the World Online, et nous rencontrerons Viburnaceae.

Qui a raison, qui a tort ?


Les Viburnacées de Constantin Rafinesque

Le nom de famille Viburnaceae remonte à un article d’octobre/décembre 1820, rédigé par le naturaliste Constantin Rafinesque et publié dans la revue belge « Annales générales des sciences physiques ».

Le mensuel « Annales générales des sciences physiques » parut à Bruxelles entre 1819 et 1821. De nombreux savants belges et étrangers y collaborèrent.
(The LuEsther T Mertz Library, the New York Botanical Garden; domaine public)

Dans son papier, dont le titre est « Tableau analytique des ordres naturels, familles naturelles et genres, de la classe endogynie, sous classe corisantherie. », Rafinesque crée la famille des Viburnidées, dont le nom sera ensuite normalisé en Viburnacées. Elle contenait quinze genres, dont les Viornes et les Sureaux.

Annales générales des sciences physiques, Volume 6, extrait de la p. 87
Disponible sur Google Play / Domaine public
https://play.google.com/books/reader?id=adIWAQAAIAAJ&pg=GBS.PA86&hl=fr

Rafinesque, une vie de voyages.

Constantin Rafinesque naquit à Constantinople en 1783. La ville (maintenant Istanbul) lui donna son prénom. Sa mère était d’origine germanique, son père un armateur marseillais. Il passa une bonne partie de sa jeunesse en France et en Italie. Autodidacte, il maîtrisa un remarquable éventail de langages, et il excella très tôt dans la botanique et la zoologie. Un fait montre bien sa passion pour ces sciences : établi alors comme négociant en Sicile, il prénomma Charles-Linné le fils qu’il eut avec une jeune femme de l’île ! Enfant qui mourut malheureusement à l’âge d’un an.

En 1815, il partit travailler aux États-Unis. Il y avait déjà séjourné trois années avec son frère, entre 1802 et 1805.
Le 2 novembre 1815, son navire arriva en vue de Long Island, île sur laquelle est bâtie une partie de la ville de New York. Le temps était brumeux ; vers 10 heures du soir, la quille du bateau s’empala sur des rochers appelés Race Rocks. Les passagers purent gagner la terre ferme, mais toute la cargaison fut perdue. Rafinesque fut ainsi dépouillé de 50 caisses renfermant tous ses livres, ses collections, ses dessins 2.
Rafinesque avait eu tellement peur qu’il ne reprit jamais la mer et ne revit jamais son épouse sicilienne ni sa fille Émilie 3.

 Rafinesque Constantine Samuel (1783-1840)
Vers 1820 / Domaine public

Rafinesque parcourut maintes régions de l’est des États-Unis, tout en collectionnant à nouveau des spécimens de plantes et d’animaux. Il donna, pour survivre, des cours et des conférences en de nombreux endroits et écrivit énormément, mais la plupart du temps dans d’obscures publications.
Curieux et insatiable, il apporta une contribution importante à la préhistoire de l’Amérique du Nord en étudiant nombre de sites archéologiques dans l’Ohio et le Kentucky 6.

De son vivant, il fut beaucoup décrié par les autres naturalistes américains, car ses idées manquaient assez souvent de rigueur.

Mais il fut plus d’une fois en avance. Il avait entre autres apporté une nouvelle méthode de classification des plantes, mise au point par Antoine-Laurent de Jussieu, tandis que les Américains restaient amarrés au système de Linné.
Il avait également observé que les espèces n’étaient pas éternelles, ce qui en fit un précurseur de Darwin. Il nota ainsi dans son « Herbarium Rafinesquianum », sorti en 1833 (voir texte original ci-dessous) : « La vérité est que les espèces […] sont formées chez les êtres organisés par des déviations graduelles des structures, des formes et des organes s’effectuant au cours du temps ».

Rafinesque, Herbarium Rafinesquianum, extrait de la p. 11
Disponible sur Google Play / Domaine public
https://play.google.com/books/reader?id=dWM_AAAAYAAJ&pg=GBS.PA10&hl=fr

Il est de nos jours considéré comme ayant été un génie excentrique, mais c’est un génie qui effraie les taxonomistes. Voici pourquoi.

Sa place est assurée au panthéon des botanistes, car il a publié plus de noms scientifiques de plantes qu’aucun autre ayant jamais vécu : pas moins de 6.700 !

Ces noms furent souvent consignés dans des livres ou des revues devenus rares et oubliés par la suite. Or, selon la règle de la priorité incluse dans le code de nomenclature botanique, beaucoup de ces noms devraient remplacer ceux qui sont en vigueur aujourd’hui 1 !

Rafinesque mourut dans la pauvreté et esseulé, en septembre 1840, d’un cancer de l’estomac et du foie. Il avait à peine 57 ans.
Il avait publié, quelques années auparavant, le récit de sa vie dans un ouvrage intitulé « A life of travels ». En épigraphe du livre, Rafinesque plaça la phrase suivante :
« Un voyageur dès le berceau, Je le serais (sic) jusqu’au tombeau ».

A life of travels est disponible sur internet :
https://archive.org/details/lifeoftravelsres00rafi/page/n5/mode/2up

Les Adoxacées d’Ernst Meyer

Le nom de famille des Adoxacées n’apparut qu’en 1839, sous la forme d’Adoxeae, dans un livre consacré aux plantes de la Prusse, écrit par le botaniste Ernst Heinrich Friedrich Meyer. Cette famille ne contenait alors qu’un seul genre, Adoxa.

Preussens Pflanzengattungen nach Familien geordnet,
Ernst Heinrich Friedrich Meyer, p. 198
Disponible sur Archive.org / Domaine public
https://archive.org/details/preussenspflanz00meyegoog/page/n213/mode/2up

Ernst Meyer, historien de la botanique

Meyer naquit en 1791 à Hanovre. En 1826, il devint professeur de botanique à l’Université de Königsberg (aujourd’hui Kaliningrad en Russie), ville où il mourut en 1858.
Si sa spécialité était les Joncs, il est essentiellement connu de nos jours comme l’auteur d’une monumentale « Geschichte der Botanik » (Histoire de la botanique) en quatre volumes, source d’une multitude de données biographiques sur les botanistes des temps jadis.

Geschichte der Botanik, Ernst H. F. Meyer, volume 4, p. 350
Début du paragraphe consacré à Clusius (Charles de L’Écluse),
un célèbre botaniste flamand du 16e siècle.
Disponible sur Google Play / Domaine public
https://play.google.com/books/reader?id=l1IZAAAAYAAJ&pg=GBS.PA350&hl=fr

Eh oui, en fouillant dans des archives poussiéreuses, en remuant de vieux papiers, nous avons découvert deux autres candidats possibles !

Tinacées est un vocable inventé par le botaniste russe Martinov. Il le basa sur Tinus, un nom qui avait été attribué aux Viornes par Philip Miller (un botaniste anglais) en 1754. Tinus est donc un synonyme de Viburnum. Martinov mentionna Tinacées en 1820, quelques mois avant que Rafinesque ne sortît ses Viburnacées.

Sambucacées, dénomination qui repose sur le nom de genre Sambucus (les Sureaux), a été proposé dès 1797 par un naturaliste allemand, Moritz Borkhausen, dans son Botanisches Wörterbuch (Dictionnaire botanique).

P. 322 du Botanisches Wörterbuch, tome II, de Borkhausen.
Il y mentionne une famille nommée « Sambuci », comprenant les Viornes et les Sureaux.
Disponible sur Münchener DigitalisierungsZentrum / CC0 1.0 Universal
https://www.digitale-sammlungen.de/de/view/bsb10301155?page=324

Que choisir ?

Le grand principe du code de nomenclature botanique :

la règle de priorité (ou d’antériorité) : le nom valide est celui le plus ancien publié.

Cela paraît patent. En se fondant sur le principe de priorité, le nom le plus ancien pour désigner cette famille est celui des Sambucacées.

Oui, mais des dérogations à ce principe sont admises pour favoriser la stabilité nomenclaturale.

Supposons qu’une espèce ait été connue sous un certain nom de longue date. Un jour, on découvre un nom préexistant qui s’applique à la même espèce. Le nom connu devient incorrect et devrait être remplacé par le nom antérieur, qui a la préséance.
Cependant, un tel changement pourrait perturber les recherches de nombreux scientifiques. Dans un tel cas, le Code de nomenclature prévoit un mécanisme permettant de passer outre le principe de priorité en conservant le nom le plus récent et le plus répandu.

Qui décide et comment ?

Les questions concernant les noms scientifiques des plantes, leur uniformité et leur stabilité, sont débattues au sein de l’IAPT (International Association for Plant Taxonomy).

La proposition de modification (conservation, rejet…) d’un nom est soumise au journal officiel de cette organisation, intitulé Taxon.

Après avoir examiné la demande, le « Permanent Nomenclature Committee » émet une recommandation soit contre, soit en faveur de la requête. Son avis est ensuite transmis au Comité Général de l’IAPT.

Le Comité Général évalue le point et publie sa propre directive sous la forme d’un rapport dans le journal Taxon. Il faut pour cela une majorité de 60 % au moins des membres du Comité Général. À ce moment, tous les botanistes sont autorisés à mettre en pratique la sentence.

Les décisions du Comité Général seront soumises à l’acceptation du prochain Congrès botanique international. Ce dernier se tient normalement tous les six ans.

C’est en 2008 que trois propositions concernant la future appellation de cette famille furent publiées dans le numéro de février de la revue Taxon. Le Comité de nomenclature en débattit en décembre 2013 et le Comité Général en août 2016.

La première proposition fut pourtant adoptée à une large majorité (18 sur 22). Son objectif était de conserver le nom de Viburnacées en lieu et place de Tinacées. Ce qui est logique puisque le nom accepté aujourd’hui pour les Viornes est Viburnum et non Tinus.

La troisième proposition, qui avait pour but de conserver le nom Sambucacées (par rapport à Viburnacées), fut rejetée (19 voix sur 22).

Il restait la deuxième proposition, qui vise à conserver le nom Adoxacées (relativement à Viburnacées). L’utilisation de ce terme était privilégiée par l’APG et il était devenu de plus en plus populaire au cours des dernières années. Neuf membres votèrent en sa faveur, et onze contre. Aucune majorité de 60 %, ni dans un sens, ni dans l’autre. La demande fut par conséquent remise en délibération, et semble l’être encore six années plus tard… 4 .

Les deux vocables Tinacées et Sambucacées ayant été rejetés, il ne reste que Viburnacées et Adoxacées en lice. Et les premières ont précédé les secondes de dix-neuf ans…

Le mérite de ce remue-ménage taxonomique est d’avoir placé un botaniste hors du commun, mais méconnu, sous les feux de la rampe.


En attendant la suite, je vous propose de méditer cette pensée d’Alphonse Karr, romancier et journaliste français du 19e siècle :


Sources :

1 : Boewe, Charles ; A C.S. Rafinesque Anthology ; McFarland ; 15 juin 2005 ; p. 1

2 : Fitzpatrick, T. J. ; Rafinesque; a sketch of his life, with bibliography ; Des Moines Historical Department of Iowa ; 1911 ; p. 22

3 : Yves Boulvert ; Constantin Samuel Rafinesque ; Académie des Sciences d’Outre Mer ; L’Harmattan (Hommes et Destins) ; 2011 ; p. 776

4 : Karen L. Wilson ; Report of the General Committee : 14 ; in Taxon ; Volume 65 ; n° 4 ; août 2016 ; pp. 878–879

5 : Nita G. Tallent-Halsell and Michael S. Watt ; The Invasive Buddleja davidii (Butterfly Bush) ; Botanical Review ; Volume 75 ; N° 3 ; Septembre 2009 ; p. 297

6 : Leonard Warren ; Constantine Samuel Rafinesque: A Voice in the American Wilderness ; University Press of Kentucky ; 2004 ; pp. 90-91

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2 commentaires pour Viburnacées contre Adoxacées

  1. maison dit :

    Merci pour ces explications passionnantes.
    Toutefois il doit y avoir une erreur dans la phrase « Linné avait inclus les Viornes […] dans la famille des… ».
    En effet, la classification en familles a été proposée quelques décennies plus tard par A.‐L. de Jussieu (comme vous le précisez aussi) et ce concept n’était pas de Linné, qui classifiait les plantes par le nombre d’étamines principalement.

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    • Vous avez entièrement raison ! C’est une grossière erreur de notre part, et incompréhensible aussi, puisque l’un des prochains articles sera justement consacré au concept de famille, et aux différences entre la classification de Linné et celle de Jussieu. Merci, la phrase a maintenant été corrigée.

      J’aime

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