La Gagée à spathe est de retour !

Comme chaque année, nous avons rendu visite aux stations de Gagea spathacea de la Forêt de Soignes, au sud de Bruxelles. Ce fut une belle journée qui s’apparenta à une chasse au trésor.
Armons-nous donc de notre détecteur de Gagées à spathe et arpentons la futaie sous les hêtres vénérables.


Avant de commencer cette prospection, nous vous invitons à lire les articles que nous avons déjà consacré à cette plante :

Vous avez terminé.? Pénétrons alors dans la forêt en compagnie de quatre Joyeuses et Joyeux Phytologues et d’un invité, Jean Vermander, un botaniste et gagéologue confirmé.
Les prévisions météorologiques annoncent exceptionnellement un temps sec, nuageux avec de nombreuses apparitions du soleil.


Dans le premier vallon, beaucoup de feuilles

Notre première halte est la station que nous avions découverte en avril 2021, au pied d’un tronc bordant un ruisseau.

La station en avril 2021

En 2023, nous ne l’avions plus revue à cet endroit, et il semble que le résultat soit le même en 2024, comme vous pouvez le constater ci-dessous.

La station en mars 2024

Enfin, pas exactement. Nous découvrons au centre de la photo des feuilles cylindriques et filiformes, ressemblant à celles de la ciboulette… ou bien à celles de notre Gagée.? Comparez-les aux feuilles apparaissant sur la photo prise en 2021.
Jean, notre expert ès Gagée à spathe, le confirme. Il s’agit bien de Gagea spathacea. La plante est donc toujours présente, mais ne fleurit plus.

Jean nous montre plusieurs autres touffes un peu plus loin. Les feuilles ne sont plus étalées, mais groupées et dressées. Remarquez que toutes ces feuilles sont basales.; elles partent du sol, des bulbes en réalité.

Attention. À l’état végétatif, on peut confondre les feuilles de Gagea spathacea avec celles de Gagea lutea (la Gagée jaune) et celles de Hyacinthoides non-scripta (la Jacinthe des bois). La Jacinthe pousse d’ailleurs abondamment en Forêt de Soignes.
Comment les distinguer.? Les feuilles de la Gagée à spathe sont cylindriques, tandis que celles des deux autres espèces possèdent une face aplatie et une face anguleuse (due à la nervure centrale saillante).3.

adapté de Rothmaler – Exkursionsflora von Deutschland, Gefäßpflanzen: Atlasband.;
Jäger, Eckehart et al..; 2017.; p..64

Une découverte faite par l’œil de Lyncée de notre groupe, également appelée Pascale, ôte tout doute quant à l’identification. Elle nous montre un plant qui a conservé un morceau de sa spathe, endommagée certes, mais reconnaissable.

Petit rappel.: la spathe

Comme nous l’écrivions dans l’article Les Gagées : leur cycle de vie, une spathe (mot venant du grec spathê, qui signifie large lame) désigne, en botanique, une grande bractée souvent membraneuse enveloppant plus ou moins une inflorescence, et ouverte latéralement par une fente. Cet organe protègerait la fleur et indiquerait (pour certaines grandes spathes du moins) le chemin aux pollinisateurs.

La spathe des Narcisses (Narcissus pseudonarcissus)

Chez la Gagée à spathe, nous sommes en présence d’une feuille attachée à la tige (feuille caulinaire), et non d’une bractée. Il y a bien des bractées, mais elles sont linéaires et placées plus haut.

Par conséquent, il vaudrait mieux parler de Gagée à feuille en forme de spathe, ou bien de Gagée à pseudospathe (mais c’est plus long.!)

Placement des bractées et de la spathe chez Gagea spathacea

Nous remontons le ruisseau sans nom, en partant de la première station trouvée en 2021 et en nous dirigeant vers l’autre endroit où nous avions observé quelques fleurs en 2022 et en 2023.

Vue du ruisseau que nous avons longé. Ses bords sont couverts d’Anemone nemorosa et de Ranunculus ficaria,
avec ici et là des Dorines à feuilles opposées (Chrysosplenium oppositifolium).

Sur ce trajet d’environ 375.mètres, nous rencontrons des dizaines de bouquets de feuilles de Gagées. Aucun ne porte des fleurs.

Des Gagées à spathe partout.!

Sur la photo suivante, nous pouvons relever une autre caractéristique notable. Presque toutes les feuilles ont été sectionnées. Cela a d’ailleurs grandement facilité leur repérage. On dirait qu’un coiffeur habite la forêt et coupe tous les brins qui dépassent.!

Mais seuls les brins des Gagées paraissent avoir été abimés. Les Anémones et les Ficaires ont été épargnées. Cela se comprend si l’on se rappelle qu’elles appartiennent aux Renonculacées, plantes qui renferment nombre de composés toxiques.

Ceci nous rappelle la Gagée de Bohême, qui sert souvent de plat aux lapins de Ghyvelde (voir notre article La Gagée pygmée). Peu fréquents auparavant, les lapins se multiplient de nos jours dans la forêt de Soignes.
Mais la régularité et l’amplitude des dégâts occasionnés aux feuilles nous font plutôt penser à des chevreuils. Ils furent réintroduits dans la forêt après la guerre et leur nombre est actuellement estimé à 150 environ. Ce sont les plus grands herbivores de la région et il est avéré qu’ils peuvent influencer défavorablement la couche herbacée.2.

Il serait possible de préserver certaines parties du surpâturage en les clôturant, comme cela a été réalisé à Ghyvelde. Mais l’espèce, bien qu’elle soit rare chez nous, ne l’est sans doute pas suffisamment et n’est surtout pas assez emblématique, étant donné sa réticence à fleurir, pour justifier une telle gestion.


Le deuxième vallon est le bon

À la fin du pique-nique pris sur un tronc d’arbre opportunément placé en bordure du chemin, un homme chapeauté nous rejoint. C’est Jean-Paul, l’auteur du célèbre article Rosa rosa rosam ou le latin botanique sans peine.

Jean nous propose pour l’après-midi de descendre un deuxième vallon dans lequel il a déjà rencontré des Gagées. Et effectivement, arrivés presque au bout du sentier, nous revoyons les plumets qui nous sont devenus familiers.
Soudain un cri déchire la quiétude de la forêt. Personne ne s’est blessé, heureusement, mais Pascale a décelé parmi toutes les Ficaires deux fleurs de la Gagée belge (comme la nomment les anglophones).

La première fleur de Gagea spathacea de la journée

On distingue la ligne verte bien marquée, au centre de chaque tépale. On constate également que le sommet de la spathe a été mangé.

François se plaint qu’il faut se mettre à quatre spathes pour photographier cette plante, mais résume bien notre contentement unanime en proclamant que Pascale est éspathante. Qualificatif que mérite aussi Nadine qui déniche un peu plus loin deux autres fleurs. Nous en compterons une petite dizaine au total. Et certains individus arborent même une spathe quasi entière.!

Une spathe presque entière

En contemplant ces dernières fleurs, nous nous avisons d’un point à priori surprenant. Comme le montre la photo suivante, nous longeons en effet un sentier sur un petit plateau situé à mi-pente. Ces Gagées ne poussent donc pas au bord d’un ruisseau ou d’un fossé.

À gauche de la photo, en contrebas, le fossé humide. À droite, un sentier le long duquel poussent quelques Gagées.

Jean nous explique que cela est tout à fait normal. Elles peuvent habiter non seulement des terrains alluviaux près des rivières, mais aussi se développer sur des sols limoneux dans des bois humides.

Cette belle balade se termine. Nous remercions chaleureusement Jean avant de songer à de prochaines aventures botaniques.



Sources :

1 : Filip Verloove, Fabienne Van Rossum.; Flora van België, het Groothertogdom Luxemburg, Noord-Frankrijk en de aangrenzende gebieden.; Plantentuin Meise.; septembre 2023.; p..77.

2 : Mammifères.; Fondation Forêt de Soignes.; page consultée le 1.avril.2024.

3 : Filip Verloove, Fabienne Van Rossum.; Flora van België, het Groothertogdom Luxemburg, Noord-Frankrijk en de aangrenzende gebieden.; Plantentuin Meise.; septembre 2023.; p..77.

About La gazette des plantes

La gazette des plantes, un blog qui part à la découverte des végétaux qui nous entourent en Belgique
Cet article, publié dans Actualités, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.