La rubéole arrive en ville

Rassurez-vous : il ne s’agit pas de cette maladie contagieuse, dangereuse pour les femmes enceintes.
Non, nous allons présenter la Shérardie des champs, appelée également Rubéole.  Une plante des champs qui emménage petit à petit en ville. 


Jean Claude a trouvé la réponse à notre dernière devinette. C’était la Shérardie des champs que nous avions photographiée, poussant sur un trottoir dans la banlieue est de Bruxelles.

La Shérardie des champs poussant sur un trottoir


Description

Comme la photo ci-dessus le montre, ses tiges sont le plus souvent couchées. La Shérardie pousse donc au ras du sol, n’atteignant que rarement une hauteur de 30 cm.

Les fleurs sont très petites, 2 à 3 mm de diamètre. Elles sont composées de 4 pétales rose lilas pâle disposés en croix. Les 4 étamines sont saillantes.

Les fleurs ont 4 pétales disposés en croix

Sur la photo suivante, on remarquera que les 4 pétales sont soudés à la base et forment un tube (1).

Lors de la floraison, les 6 sépales verts sont quasiment invisibles au pied du tube (2), mais  ils grandiront lors de la fructification pour envelopper le fruit : les botanistes disent qu’ils sont accrescents (du latin accrescere, « croître »).

Les fleurs sont groupées au sommet du pédoncule et enveloppées par une collerette de bractées pointues qui les dépassent (3).


Une bractée est une pièce en forme de feuille située à la base de l’inflorescence. L’ensemble des bractées s’appelle involucre.


Cardamine des prés

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Une fleur à 4 pétales disposés en croix : on pourrait penser que la Shérardie appartient à la grande famille des Brassicacées (appelées anciennement Crucifères), comme les Choux, les Moutardes ou les Cardamines par exemple (photo ci-contre).
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Toutefois la disposition des feuilles est particulière : elles semblent être verticillées par 6, c’est-à-dire placées en cercles étagés autour de la tige. Ceci est un trait typique des Rubiacées.

Les feuilles semblent être verticillées

Pourquoi écrivons-nous que les feuilles « semblent être verticillées par 6« ?
Parce qu’il n’y a en réalité que 2 feuilles opposées situées de part et d’autre de la tige; et chacune de celles-ci est accompagnée de 2 stipules, en tout point semblables aux feuilles.

Les stipules

Rappelons d’abord l’architecture standard d’une feuille : le limbe, où sont concentrées les cellules photosynthétiques, est relié à la tige par un pétiole.

Une feuille toute simple (Balsamine des bois)

Le pétiole peut être absent : dans ce cas la feuille est dite sessile.

Mais il peut aussi être accompagné d’appendices de tailles et de formes très diverses. Ce sont les stipules.
C’est notamment le cas chez les Rosacées. La feuille de la Benoîte commune (Geum urbanum) a un limbe trilobé, et deux stipules placées au joint d’insertion du pétiole sur la tige.

La feuille de la Benoîte commune

Les stipules de la Benoîte ressemblent à des feuilles, mais ce n’est pas toujours le cas. Prenons par exemple une feuille de Robinier faux-acacia : elle est également munies de stipules, mais celles-ci revêtent la forme d’épines!

Les stipules de la feuille du Robinier faux-acacia

Chez certaines plantes les deux stipules se rejoignent et se soudent pour former une gaine qui enveloppe la tige. Cette gaine est appelée ochréa chez les Polygonacées (renouées, oseilles…)

L’ochréa de la Renouée des oiseaux

La première fonction des stipules est de protéger la future feuille lorsqu’elle se trouve encore dans le bourgeon.

Après le développement de la feuille, les stipules vont jouer un rôle différent selon leur forme.
Grandes et vertes, elles participeront à la photosynthèse tout comme la feuille proprement dite (c’est le cas de la Benoîte commune).
Les épines du Robinier sont par contre un moyen de défense contre les herbivores.
Les Vesces possèdent, quant à elles, de petites stipules souvent garnies de glandes nectarifères qui attirent les fourmis. Ces dernières protègent les feuilles de nombreux animaux herbivores comme les chenilles.

Les stipules de la Vesce cultivée

Revenons aux feuilles et stipules de la Shérardie : elles sont scabres, rugueuses au toucher. Ceci est dû à la présence de poils raides. Elles sont aussi terminées par une petite pointe dure (elles sont mucronées) et sont munies d’une nervure centrale bien visible (en creux sur l’avers et saillante sur le revers).

Les feuilles sont scabres et mucronées

La tige est quadrangulaire et tout aussi rugueuse.

Tige quadrangulaire et scabre

Habitat

La Shérardie fait partie des plantes messicoles. Une plante messicole, c’est quoi cette bête-là? Euh, pardon, cette plante-là?

Les plantes messicoles

Une plante messicole est étymologiquement une plante accompagnant les moissons (du latin messio, « moisson » avec le suffixe -cole, du verbe colere, « cultiver », « habiter ».

Pensée des champs (Viola arvensis)

Les plantes messicoles sont donc des plantes herbacées, généralement annuelles, qui poussent surtout dans les champs cultivés, sans y avoir été semées par l’homme.
Les plus connues des messicoles sont probablement les coquelicots, les bleuets et les matricaires. Mais il y en a bien d’autres!

Elles se sont adaptées aux milieux ouverts et régulièrement perturbés que sont les champs, en ajustant leur cycle à celui des cultures.

Pour germer, elles ont besoin de beaucoup de lumière et ne peuvent résister à la concurrence des plantes vivaces. Elles ne pousseront donc que là où la terre aura été bien remuée et les vivaces détruites.  C’est ce qui arrive lorsque l’agriculteur laboure son champ et maintient ainsi le milieu ouvert.

C’est pour cette raison que la plupart d’entre elles germent en automne ou en hiver, après le semis des céréales. Ceci implique premièrement qu’elles puissent supporter le froid hivernal. Leur croissance doit ensuite être rapide de manière à fleurir et fructifier avant le début des moissons.

Elles produisent alors une quantité astronomique de graines.  Un seul plant de coquelicot peut donner à lui seul sur une saison plus de 50 000 graines.
Ces graines sont capables de persister de nombreuses années dans le sol (de 10 à 40 ans!) et ont donc toutes les chances d’être encore viables lors du retour des céréales sur une parcelle mise en jachère 1 2 .

Coquelicots (Papaver sp.)

Ces plantes existaient bien sûr avant que l’homme ne commence à exploiter la terre. Beaucoup de messicoles proviennent du Moyen-Orient, là où l’agriculture (du moins celle qui est pratiquée dans nos régions) est née. Elles ont accompagné les migrations des céréales cultivées jusque chez nous. C’est le cas des coquelicots, des bleuets et des pensées des champs. Mais d’autres messicoles vivaient probablement déjà dans nos contrées avant l’introduction des céréales.

Dans tous les cas ce sont à l’origine des plantes pionnières vivant dans des milieux ouverts où la végétation est clairsemée et la concurrence est moindre (notamment des pelouses sèches caillouteuses).
Le travail du sol pratiqué par le paysan a donné à ces plantes de nouveaux habitats de
substitution, leur permettant d’élargir progressivement leur habitat et de s’installer durablement dans nos paysages.

Le Bleuet (Cyanus segetum) est devenu rare au bord de nos champs

Mais les pratiques agricoles ont été fortement modifiées au cours des dernières décennies.
L’utilisation des herbicides a provoqué la disparition de beaucoup de « mauvaises herbes » dans les champs. L’épandage d’engrais chimiques a enrichi les sols, favorisant l’expansion de plantes nitrophiles comme le Chénopode blanc (Chenopodium album) au détriment des plantes messicoles. Le Chénopode est en outre devenu résistant aux herbicides, lui 3.

D’autres plantes adventices comme le Chénopode blanc ont pris la place des messicoles

Si beaucoup de messicoles ont quasiment disparu ou sont en voie de disparition dans nos campagnes, certaines s’en sortent mieux : celles qui ont trouvé un habitat de substitution (à nouveau devrait-on dire!). C’est notamment le cas du Grand coquelicot (Papaver rhoeas) qui colonise les bords de nos voies ferrées et de nos routes, ainsi que les chantiers dans les villes, des endroits ouverts plus ou moins épargnés par les herbicides.
Et c’est également vrai pour la Camomille sauvage (Matricaria chamomilla).

Camomille sauvage (Matricaria chamomilla)

La Shérardie est donc une plante messicole, elle aussi. Elle est annuelle et pousse dans les champs cultivés, mais aussi sur les bords des chemins.
Comme le montre le graphique suivant (cliquez dessus pour l’agrandir), elle a une préférence pour les endroits bien éclairés, les sols plutôt secs,  légèrement acides et pas trop riches en azote.

Ecologie de Sherardia arvensis (Cliquez pour agrandir)

Elle est certes considérée comme une plante commensale des moissons, mais l’examen de la carte des observations réalisées en Belgique entre 2012 et 2017 révèle deux faits étonnants.

Observations réalisées en Belgique (2012-2017) Source : Observations.be

Premièrement on la rencontre désormais surtout dans ou près des centres urbains : Bruxelles, Anvers, la Côte, etc. Elle y a manifestement trouvé un nouvel habitat qui lui est propice : le bord engazonné des chaussées, les trottoirs sont en effet des endroits ouverts car régulièrement fauchés ou nettoyés.

La Shérardie colonise de plus en plus souvent les trottoirs urbains

Second fait à priori surprenant : sa présence dans les stations de la Côte belge, parfois à moins de 100 m. de la plage. Pour une plante répertoriée comme intolérante au sel (voir son écologie ci-avant), cela peut en effet dérouter!
Il faut ici faire la distinction entre l’habitat optimal et l’habitat réalisé. Dans ce cas-ci, la Shérardie préfère un milieu sans sel. C’est son habitat optimal dans lequel elle sera la plus performante. Mais elle peut toutefois vivre dans des endroits où la teneur en sel est plus élevée. Son développement y sera sans doute moins bon, mais c’est parfois le prix à payer pour éviter une concurrence trop forte des autres plantes.


Classification

La Shérardie des champs est l’unique membre du genre Sherardia.


L’Hottonie des marais

Connaissez-vous le point commun entre la Shérardie et l’Hottonie des marais, que nous avons étudiée il y a peu?

Le nom de genre de ces deux plantes est un hommage rendu à deux botanistes des 17e et 18e siècles.

Hottonia a été dédié à Pierre Hotton (1648-1709), professeur de botanique à l’université de Leyde.

Et Sherardia vient du botaniste anglais William Sherard (1659-1728), un contemporain de Pierre Hotton. Il fut l’un des précurseurs dans le domaine de la taxonomie des plantes (la discipline qui tente de décrire, de nommer et ensuite de classer les espèces).


Le genre Sherardia fait partie de la grande famille des Rubiacées, qui est elle-mêle comprise dans l’ordre des Gentianales et le clade des Astéridées.

Classification APG IV


Les Rubiacées

Les Rubiacées sont n° 4 au hit-parade des plus grandes familles des plantes à fleurs, avec 13.150 espèces réparties dans 611 genres selon la classification APG III, mais toutefois assez loin du top 3.

Les plus grandes familles des Angiospermes (plantes à fleurs) 4:

  1. Astéracées (les Composées comme le pissenlit): 22.750 espèces
  2. Orchidacées : 21.950
  3. Fabacées (les Légumineuses comme les haricots et les trèfles) : 19.400
  4. Rubiacées (comme les gaillets): 13.150
  5. Poacées ou Graminées (les herbes): 10.035
  6. Lamiacées (comme les menthes): 7.175
  7. Euphorbiacées : 5.735

C’est une famille qui a une distribution cosmopolite, mais le plus grand nombre d’espèces se retrouvent dans les régions tropicales. La plus connue est sans aucun doute le café.

Café en fruits © Fernando Rebelo via Wikimedia Commons

En Belgique on peut rencontrer 4 genres de Rubiacées : Asperula (les Aspérules), Cruciata (la Croisette), Galium (les Gaillets) et Sherardia (la Shérardie des champs), auxquels on peut ajouter une espèce exotique (Caucasian Crosswort – Phuopsis stylosa) qui se naturalise ici et là. Ce sont toutes des plantes herbacées.

Le genre Rubia (les Garances), qui a donné son nom à la famille, ne s’observe pas chez nous. Pour observer les Garances, il faut se rendre dans le Midi ou l’Ouest de la France.

Ce sont les Gaillets qui sont de loin les plus fréquents dans nos régions, et dans ce genre, le gratteron (Galium aparine) est sans conteste le plus répandu, et même souvent envahissant dans les bois sur des sols riches et frais, dans les haies et les friches. Il est facilement identifiable grâce à ses tiges et ses feuilles munies de nombreux aiguillons qui accrochent.

Le Gaillet gratteron

On remarque tout de suite, comme chez la Shérardie,  les feuilles qui semblent verticillées (2 feuilles opposées accompagnées de stipules pareilles aux feuilles), un trait typique des Rubiacées vivant chez nous.

Les tiges de nos Rubiacées sont aussi très souvent munies de 4 côtes, donnant l’impression qu’elles sont carrées, même lorsque leur section est cylindrique. Ces côtes peuvent être plus ou moins marquées.

Tige anguleuse du Gaillet mollugine (Galium mollugo)

Les fleurs sont généralement très petites (souvent moins de 5 mm de diamètre), et regroupées en cymes (inflorescence ramifiée dans laquelle chaque ramification est terminée par une fleur).
Les Gaillets, les Aspérules, la Croisette et la Shérardie possèdent tous 4 pétales (les Garances en ont 5). Ils sont soudés en tube à leur base.

La Shérardie, avec ses fleurs d’une teinte rose lilas pâle, se démarque de la plupart des autres espèces de nos régions.
Celles-ci ont soit des fleurs blanches (exemple : le Gaillet mollugine ou Caille-lait blanc, ci-dessous à gauche) soit jaunes (exemple : la Croisette commune, ci-dessous à droite).
Les sépales sont quant à eux absents ou quasiment invisibles.

Gaillet mollugine (Galium mollugo)

Croisette commune (Cruciata laevipes)


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Sources :

1 : Marie Legast, Grégory Mahy et Bernard Bodson; Les messicoles, fleurs des moissons; Agrinature n° 1; Ministère de la Région wallonne; Direction générale de l’Agriculture; Namur; 2008
2 : Collectif; Croissance et développement des plantes cultivées; p. 16; Educagri; Dijon; 2013
3 : Wikipedia; Chenopodium album; Juin 2017
4 : Wikipedia; Flowering plant; Janvier 2017

 

 

A propos La gazette des plantes

La gazette des plantes, un blog qui part à la découverte des végétaux qui nous entourent en Belgique
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Un commentaire pour La rubéole arrive en ville

  1. marianne molter dit :

    Passionnant, merci beaucoup !

    J'aime

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