La Blechne en épi (2) : habitat et classification

Terminons notre étude de la Blechne en épi. Nous verrons où elle habite, comment on la nomme dans plusieurs parties du monde, pourquoi les spécialistes ont changé son nom scientifique en 2016.
Et après avoir lu ce billet vous serez certainement attentif à la repérer lors de votre prochaine balade en forêt . Elle pourrait en effet vous sauver si vous vous égarez!


Une fougère des lieux humides sur sols acides

La Blechne se rencontre essentiellement dans les sous-bois et les landes, dans des milieux humides et sur des sols acides, le plus souvent siliceux.

Comme le montre son écologie (voir ci-dessous), cette fougère apprécie surtout les endroits ombragés, frais à très humides, sur des sols acides à très acides et oligotrophes, c’est-à-dire pauvres en éléments nutritifs (azote, phosphore…).

Ecologie de la Blechne

Sa répartition en Belgique (ci-dessous) reflète évidemment ses préférences écologiques : les landes humides et acides de Campine au Nord, celles des Hautes Fagnes à l’est, les bois sablonneux du Brabant au centre et ceux de Flandre occidentale à l’ouest.

Observations de la Blechne en épi entre 2013 et 2018 (Source : Observations.be)


Blechne, blechne, vous avez dit blechne?

Blechne, quel drôle de nom, n’est-ce pas?

Blechne est la francisation de Blechnum, le nom du genre auquel appartenait auparavant cette fougère. Blechnum vient du grec ancien blechnon, qui désignait les fougères en général. Ce mot est  lui-même dérivé de blax, signifiant « sans vertu »,  les fougères n’ayant pas de propriétés utiles selon les Grecs anciens 1.

Son autre nom français est assurément plus joli : la fougère pectinée. Plus joli et plus parlant puisque que pectiné qualifie quelque chose qui a une forme de peigne, à l’instar de ses frondes fertiles.

La fougère pectinée

Les Allemands estiment que les frondes fertiles rappellent plutôt les nervures d’une feuille. En conséquence de quoi ils l’ont baptisée Rippenfarn, la fougère nervurée 5.

Les néerlandophones l’appellent dubbelloof, double feuille, faisant ainsi référence à ses deux types de frondes, les stériles et les fertiles.

La double feuille

En Grande Bretagne on la nomme hard fern, la fougère robuste. Il est vrai qu’elle a un aspect solide, résistant. Ses frondes stériles semblent coriaces, même en hiver.

La fougère robuste

Sur la côte ouest de l’Amérique du Nord, de la Californie à l’Alaska, on l’appelle deer fern, la fougère des cerfs. Probablement parce qu’elle est en hiver une source importante de nourriture pour les cervidés.
Il est intéressant de remarquer que dans ces régions les frondes stériles, les feuilles couchées, vertes, photosynthétiques, se retrouvent sous la neige, inaccessibles. Ce sont donc les frondes fertiles, dressées, qui seront la plupart du temps consommées par les animaux. Or ces frondes fertiles sont de toute manière destinées à mourir à la fin de l’hiver pour être remplacées par de nouvelles.

Les frondes fertiles servent de nourriture aux cervidés en hiver

Les cervidés ne furent pas les seuls à manger cette fougère. Les Amérindiens l’utilisaient comme nourriture d’urgence. Ils apprenaient aux enfants à la chercher s’ils se perdaient, à en ingurgiter les racines pour calmer leur faim, et à mâcher les frondes vertes pour apaiser leur soif 23.

Ils l’ont aussi employée comme plante médicinale, ce qui ne semble pas avoir été le cas en Europe. Les feuilles servaient de remède externe contre les plaies cutanées. Revenons-en aux cervidés : il paraît qu’ils s’en servent aussi dans le même but! Après avoir perdu leur bois, ils se frottent sur les blechnes pour soigner les plaies 9.

Une décoction des racines pouvait lutter contre la diarrhée. Les feuilles étaient mâchées ou bouillies et l’infusion obtenue traitait les problèmes d’estomac et les troubles pulmonaires 4. Les feuilles étaient également utilisées pour la literie et leurs fibres pour confectionner des nattes 9.

La Blechne peut vous sauver en forêt!


Où la classer?

Les botanistes ont récemment modifié la place de la Blechne en épi dans la classification. Rassurez-vous : elle fait bien sûr toujours partie des fougères, ces plantes apparues il y a environ 360 millions d’années.

Les fougères possèdent déjà des feuilles, des racines et des tissus conducteurs de sève, mais elles ne se reproduisent pas encore au moyen d’une graine protégeant l’embryon, contrairement aux Gymnospermes (les conifères) et aux Angiospermes (les plantes à fleurs).

Les fougères dans l’évolution des végétaux (cliquez pour agrandir)


La reproduction des fougères

Elles produisent des spores. La spore donne naissance à un nouvel organisme distinct de la fougère. Appelé prothalle, il passe généralement inaperçu car il reste très petit, presque invisible sur le sol.
C’est sur ce prothalle que se développent les organes reproducteurs qui produisent les gamètes mâles et femelles.
La fécondation ne peut se produire que par temps humide : lorsque le prothalle est recouvert d’une fine pellicule d’eau, les spermatozoïdes nagent vers les gamètes femelles. La fécondation engendre sur le prothalle un embryon qui sera à l’origine d’une nouvelle fougère. Le prothalle disparaît peu après.


La Blechne en épi est le seule membre européen de la famille des Blechnacées, famille qui a subi une réorganisation majeure en 2016.
Le nom scientifique de la Blechne est désormais Struthiopteris spicant, au lieu de Blechnum spicant.

Les analyses génétiques modifient considérablement la nomenclature des végétaux. Tous les botanistes amateurs connaissent la classification des plantes à fleurs publiée par l’APG (Angiosperm Phylogeny Group). Des travaux semblables ont été entrepris par des spécialistes des fougères, regroupés au sein du PPG (Pteridophyte Phylogeny Group).

Dans le tableau ci-dessous, suivez le fil vert pour voir la place des fougères dans les arbres phylogénétiques récents.

Classification des fougères

Dans le grand ensemble que forment les Embryophytes (les plantes terrestres), les fougères sont regroupées avec les prêles dans la classe des Polypodiopsides  8. Le nom de cette classe est dérivé des Polypodes, un genre de fougères que nous avions évoqué dans l’article précédent, parce qu’elles ressemblent à la Blechne en épi.
En compagnie des Spermatophytes (les plantes à graines), les Polypodiopsides constituent le groupe des Euphyllophytes (les plantes qui possèdent des vraies feuilles).

Zoomons sur les fougères, et voyons où est rangée notre Blechne.

Classification de la Blechne en épi (PPG 1)

Elle est membre de la famille des Blechnacées, une famille qui contient 265 espèces dont la majorité vit sous les Tropiques. La Blechne en épi appartenait auparavant au genre Blechnum. Mais ce genre incluait des espèces très diverses et a donc été scindé par le PPG en plusieurs genres plus petits et plus homogènes  678; c’est pourquoi la Blechne en épi se retrouve désormais dans le genre Struthiopteris.

Struthiopteris  dérive du grec strouthion, « autruche » et pteris, « aile », pour indiquer la similitude des frondes avec une aile d’autruche.
Le nom d’espèce, spicant, vient du latin et signifie à pointes, une nouvelle allusion aux frondes fertiles.

Adieu Blechnum spicant, vive Struthiopteris spicant !


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Sources :

1 : K.M. Dijkstra; Dubbelloof – Blechnum spicant; Wilde planten in Nederland en België; 2018
2 : How to Grow and Care for Deer Ferns in Your Garden; The Garden Helper
3 : Ray S. Vizgirdas et Edna Rey-Vizgirdas; Wild Plants of the Sierra Nevada; University of Nevada Press; 2006
4 : Blechnum spicant; Useful Temperate Plants; Décembre 2017
5 : Worterbuch der Deutschen Sprache. Veranstaltet herausgegeben von Joachim Heinrich Campe; Volume 3; p. 844; 1809
6 : Tela Botanica; Struthiopteris spicant; Novembre 2016
7 : Tim Pyner; A New Classification of Blechnum; British Pteridological Society; Mars 2017
8 : PPG I (2016), A community-derived classification for extant lycophytes and ferns; Journal of Sytematics and Evolution; Novembre 2016
9 : Blechnum spicant – Blèchne en épi, Fougère pectinée; Jardin! L’Encyclopédie

 

A propos La gazette des plantes

La gazette des plantes, un blog qui part à la découverte des végétaux qui nous entourent en Belgique
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