Les cloches sont revenues !

Pâques est bientôt là, et les cloches sont déjà de retour !
La cloche est l’un des nombreux noms vernaculaires que porte la Fritillaire damier. L’un de nos lecteurs (et collaborateur fréquent de la Gazette) nous en a envoyé de belles photos prises dans son jardin.
Régalons-nous les yeux  !


Jean-Paul nous a envoyé deux belles photos prises dans son jardin situé dans le beau Pays des Collines,  une région de la province du Hainaut, en Belgique.

Envoyez-nous vous aussi vos photos ou vos suggestions d’articles à l’adresse suivante :

lagazettedesplantes@gmail.com

Voici donc la première photo de Jean-Paul :

 


La distribution de la Fritillaire damier

La Fritillaire damier ou Fritillaire pintade (Fritillaria meleagris) est une plante d’origine européenne, que l’on retrouve en Europe du Nord, en Europe de l’Ouest, en Europe centrale en Europe orientale, jusqu’à l’Oural. Elle est absente du pourtour méditerranéen.

Fritillaire damier (Fritillaria meleagris) : observations entre 2010 et 2020
Source : GBIF

Fritillaire damier (Fritillaria meleagris) : observations en France
Source : Tela-botanica

Elle est considérée comme éteinte en Belgique depuis la fin du 19e siècle.

La dernière station belge était située le long de la Sambre, au sud-ouest de Charleroi.
« Fritillaria meleagris, une Liliacée que l’on cultive pour son étrange beauté, était abondant [sic] à l’état sauvage près de l’abbaye d’Aulne ; elle constituait même un fléau pour les fermiers. En 1892, il restait 7 plantes. Les dernières ont disparu en 1899 » 1.

La dernière observation en Flandre remonte à 1896 près de Turnhout, au nord du pays 2.
(Merci à Olivier Roberfroid pour nous avoir communiqué les renseignements tirés de l’Atlas van de Flora van Vlaanderen en het Brussels Gewest).

On trouve l’une des causes de sa disparition dans la raréfaction de son habitat, les prairies humides, considérées comme des lieux insalubres et improductifs. Elles sont par conséquent souvent drainées puis dévolues aux cultures ou à d’autres activités.
En outre, la Fritillaire damier a été, et reste toujours, la victime de prélèvements excessifs pour satisfaire la demande horticole.

Une Fritillaire plantée dans un jardin

Le vingtième siècle vit sa réapparition. D’abord cultivée dans les jardins, comme celui de Jean-Paul ci-dessus, elle s’en échappa ensuite. On retrouve désormais notre Fritillaire ici et là, jusqu’au cœur des réserves naturelles.

Fritillaria meleagris dans une prairie humide du Silsombos

En avril 2019 nous eûmes la chance de la découvrir dans une prairie humide du Silsombos, une réserve naturelle située au nord-est de Bruxelles.

Le Silsombos

Le Silsombos fait partie d’un chapelet de plusieurs réserves naturelles du Brabant flamand. Elles sont orientées du sud-est au nord-ouest et sont bien connues des naturalistes belges. Ces réserves riches en zones humides sont les restes de l’ancien lit d’une rivière, probablement un cours précédent de la Dyle.

Le sol y est basique, très hydromorphe (saturé en eau) et riche en humus. Le sous-sol étant calcaire, une végétation très intéressante, typique des tourbières alcalines, s’y est développée 3.

Le Silsombos


Une brève description

La Fritillaire damier est une plante vivace, à bulbe, haute de 20 à 40 cm, qui fleurit au printemps (de mars à avril). Les fleurs sont spectaculaires, en forme de cloches rose foncé, panachées de blanc. Elles sont le plus souvent solitaires en haut de la tige (plus rarement par deux ou trois), et toujours penchées.

Une Fritillaire, la tête penchée, rouge de honte …

Selon une légende chrétienne, lorsque Jésus fut emmené au Golgotha pour être crucifié, toutes les fleurs s’inclinèrent en signe de respect. Toutes, sauf une ! La Fritillaire, arrogante, resta dressée. Depuis lors, toutes les Fritillaires gardent la tête penchée, de honte…

Examinons la fleur. Il ne semble y avoir que des pétales, et point de sépales.

Rappelez-vous, nous avons déjà rencontré cela chez l’Anémone de Grèce. Lorsqu’il n’y a pas de différence entre les pétales et les sépales, on parle couramment de tépales.

Toutefois, en regardant ces tépales de manière plus attentive, on constate qu’ils sont disposés en deux cercles. Nous pouvons donc également affirmer qu’il y a trois sépales,  formant l’enveloppe externe protectrice, et trois pétales, placés à l’intérieur.

Les 3 sépales externes (ext.) et les 3 pétales internes (int.)

Six tépales, ou trois pétales et trois sépales, un agencement des pièces florales basé sur le chiffre trois : c’est le signe que nous nous trouvons en présence d’une Monocotylédone, relativement proche donc des Orchidées.

Les fleurs des Monocotylédones montrent une symétrie basée sur le chiffre trois.
Ici, les 3 pétales (incluant le labelle) et les 3 sépales verdâtres
de l’Ophrys mouche (Ophrys insectifera), une Orchidée

Redressons délicatement la fleur afin d’observer l’intérieur. On y voit poindre les organes reproducteurs, le pistil et les étamines.

Les étamines (les organes mâles) sont au nombre de … six. Elles entourent le pistil (l’organe femelle), surmonté de … trois stigmates, chargés de recueillir le pollen.

Les organes reproducteurs

Les feuilles se trouvent dans la partie supérieure de la tige. Il y en a de trois à cinq. Elles sont linéaires (1 cm de large au maximum), glauques et canaliculées (formant une gouttière). Elles sont également souvent arquées.

Les nervures sont évidemment parallèles, une autre caractéristique des feuilles des Monocotylédones.


Histoire de noms

Un gobelet, un échiquier, une pintade, un œuf de vanneau et une tête de serpent

L’étymologie du nom du genre, Fritillaire, est l’objet de discussions, comme c’est souvent le cas.

Fritillaire vient du latin fritillus « gobelet à dés », qui dérive lui-même de fritinnire, un verbe qui était censé reproduire le cliquetis des dés.
Quel est le rapport avec notre plante ? La forme de la fleur rappelle indubitablement un gobelet 11.

Certains ont aussi mis en avant le fait que les Romains lançaient parfois les dés avec des « tours à dés », des objets possédant de petites ouvertures, en forme de carreaux, qui évoquent les petites taches blanchâtres mouchetant les tépales 12.
Mais ces tours à dés étaient nommées non pas fritillus, mais  turricula, signifiant « petites tours », et n’avaient pas toutes un aspect de cornet, comme le montre l’exemplaire ci-dessous. Cette interprétation est donc à prendre avec des pincettes.

Une tour à dés romaine datant du 4è siècle.
Rheinisches Landesmuseum, Bonn

Selon une autre explication, fritillus voulait dire damier, la disposition des couleurs sur les tépales faisant en effet penser à un damier. Mais cette traduction de fritillus est erronée 13.

Plutôt gobelet à dés que damier

L’épithète meleagris vient du grec meleagrides « pintade », les tépales rappelant le plumage tacheté d’une pintade. « Fritillaire pintade » est donc une traduction littérale du nom scientifique Frittilaria meleagris.

Une pintade (Numida meleagris) dans le parc Kruger, en Afrique du Sud
Auteur : New Jersey Birds
Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic license.

Pour les germanophones, notre Fritillaire est la Schachblume ou  Schachbrettblume, la « fleur échiquier », une expression fort proche de notre « Fritillaire damier ».

Aux Pays-Bas, la chasse aux œufs de vanneau était, jusqu’à récemment, une coutume populaire. Les gens cherchaient et ramassaient les œufs de cet échassier pour les manger ou les vendre. Ces œufs étant mouchetés comme la fleur de la Fritillaire, les néerlandophones nomment la plante « fleur du vanneau » (kievitsbloem). Suite au déclin rapide des populations de cet oiseau, le Conseil d’État néerlandais a interdit en 2015 le ramassage de ses œufs sur tout le territoire 14.

Remarquons qu’« œuf de vanneau » est aussi l’un des noms vernaculaires usités dans certaines régions de France pour désigner notre Fritillaire.

Des œufs de vanneaux (Vanellus vanellus) dans leur nid

Les anglophones font preuve de plus d’originalité : ils appellent la Fritillaire damier snake’s head, la « tête de serpent », et il est vrai que les boutons floraux ou les fleurs fermées ont une apparence quelque peu serpentine.

Une tête de serpent


Son écologie

C’est une espèce des prairies humides, permanentes ou temporaires.

Dans la classification Eunis, son habitat type est le « E3.41 – Prairies atlantiques et subatlantiques humides ».

La prairie du Silsombos abritant la Fritillaire était en ce mois d’avril essentiellement peuplées de Pissenlits (Taraxacum sp.) et de Cardamines des prés (Cardamine pratensis), une Brassicacée préférant également ces milieux humides.

La Fritillaire entourée de Pissenlits et de Cardamines des prés

Plus tard dans l’année y poussent d’autres plantes fréquentes dans ces mêmes environnements : la Lysimaque commune, les Joncs agglomérés et diffus et le Lotier des marais :

Lysimaque commune (Lysimachia vulgaris)

Lotier des marais (Lotus pedunculatus)

Et une plus rare, l’Orchis moucheron ou Gymnadénie moucheron (Gymnadenia conopsea), une Orchidée qui préfère un sol plutôt calcaire, ce qui est bien le cas ici.

Gymnadénie moucheron (Gymnadenia conopsea)


Sa famille

Nous avons déjà établi ci-dessus que la Fritillaire est une Monocotylédone. Elle appartient à la famille des Liliacées.

Cette famille est représentée par cinq genres en Belgique. Outre les Fritillaires, nous pouvons rencontrer des Gagées, des Tulipes, des Lis et des Érythroniums.

La Gagée jaune (Gagea lutea)

Le genre Fritillaria est représenté en Belgique par deux espèces : la Fritillaire damier (Fritillaria meleagris) et la Fritillaire impériale (Fritillaria imperialis), appelée aussi la Couronne impériale, dont certaines variétés cultivées s’échappent parfois des jardins, mais ne se maintiennent pas.

Fritillaire impériale (Fritillaria imperialis) : une variété cultivée
© Archibald Tuttle via Wikimedia Commons

La France accueille neuf Fritillaires : La Fritillaire damier (Fritillaria meleagris), la Fritillaire de Burnat  (Fritillaria burnatii), la Fritillaire à involucre (Fritillaria involucrata), la Fritillaire de Moggridge (Fritillaria moggridgei), la Fritillaire d’Orient (Fritillaria montana), la Fritillaire noire (Fritillaria pyrenaica), la Fritillaire du Dauphiné (Fritillaria tubiformis), Fritillaria persica et Fritillaria imperialis. Les deux dernières sont plantées et ne subsistent pas sans entretien 4.


Le génome géant des Fritillaires

Le génome

Le génome est l’ensemble de l’information génétique d’une espèce.  Cette information est contenue dans l’ADN placé dans le noyau des cellules.

Comme vous pouvez le voir sur le schéma suivant, la molécule d’ADN a la forme d’une double hélice. Les deux brins sont reliés entre eux par des barres transversales. Ces barres sont constituées de composés organiques particuliers, des bases azotées. L’ADN utilise 4 sortes de bases.

La taille du génome correspond à la quantité d’ADN incluse dans une seule copie du génome (les cellules des organismes vivants possèdent plusieurs copies de leur génome).

Cette taille est mesurée le plus souvent par le nombre de paires de bases. L’unité est le Gigabase, notée Gb (1 milliard de paires de bases).

Chez les Angiospermes (les plantes à fleurs), la taille du génome varie environ d’un facteur 2 400, comme l’illustre le graphique ci-dessous. Les espèces ayant des petits génomes sont de loin les plus fréquentes. La taille moyenne étant de 5.7 Gb 5.

Adapté d’après Steven Dodsworth et al. ;
Genome size diversity in angiosperms and its influence on gene space ;
Current Opinion in Genetics & Development ; Volume 35, décembre 2015
(Creative Commons CC-BY)

À titre de comparaison, la taille du génome humain est de 3.3 Gb.
On parle de génome géant lorsque la taille dépasse 34 Gb, ce qui est le cas de la Fritillaire damier (46.26 Gb) 6.
Avec 130 Gb, le génome d’une autre Fritillaire, Fritillaria assyriaca, est encore plus stupéfiant 8.

Mais le record est détenu par une autre plante, Paris japonica. C’est une espèce de la famille des Mélanthiacées, originaire des régions montagneuses du Japon. C’est une proche parente de notre Parisette (Paris quadrifolia). Elle détient le plus grand génome connu de tous les organismes vivants 7.

Une cellule ayant un grand génome mettra plus de temps à le copier et par conséquent à se diviser. C’est donc tout le cycle de vie de l’organisme qui s’allonge considérablement, et ses facultés d’adaptation à un milieu évoluant rapidement s’en trouvent amoindries.

Des études ont montré que les plantes possédant de grands génomes tolèrent moins bien des sols pollués et résistent moins bien à des conditions de vie extrêmes. De manière plus générale, elles courent plus de risques d’extinction 9.

Certains chercheurs pensent même que c’est en réduisant la taille de leurs génomes que les plantes à fleurs ont réussi à conquérir le monde 10.


Sources :

1 : Lawalrée et Delvosalle ; Ptéridophytes et Spermatophytes rares, disparus ou menacés de disparition en Belgique ; Bruxelles ; Ministère de l’Agriculture ; Administration des Eaux et Forêts ; Service de Conservation de la Nature ; Travaux ; n° 4 ; pp. 23-86 ; 1969

2 : Van Landuyt et al. ; Atlas van de Flora van Vlaanderen en het Brussels Gewest ; Instituut voor natuur- en bosonderzoek, Nationale Plantentuin van België & Flo.Wer ; 2006

3 : Silsombos ; Landschapsatlas ; Agentschap Onroerend Erfgoed ; Bruxelles ; 2001

4 : Tison Jean-Marc & de Foucault Bruno ; Flora Gallica ; pp. 154-155 ; Biotope Éditions ; 2014

5 : Steven Dodsworth et al. ; Genome size diversity in angiosperms and its influence on gene space ; Current Opinion in Genetics & Development ; Volume 35, décembre 2015, pp. 73-78

6 : Steven Dodsworth et al. ; Leitch, Andrew ; Fritillaria ; Leitch Lab ; Plant Evolutionary Genetics and Genomics ; Queen Mary College ; University of London ; consulté le 31 mars 2020

7 : Royal Botanic Gardens, Kew ; Rare Japanese plant has largest genome known to science ; ScienceDaily ; 7 octobre 2010

8 : Royal Botanic Gardens, Kew ; Rare Japanese plant has largest genome known to science ; ScienceDaily ; 7 octobre 2010

9 : Royal Botanic Gardens, Kew ; Rare Japanese plant has largest genome known to science ; ScienceDaily ; 7 octobre 2010

10 : Jordana Cepelewicz ; With ‘Downsized’ DNA, Flowering Plants Took Over the World ; Quantamagazine ; 11 janvier 2018

11 : Fritillary ; Online Etymology Dictionary ; page consultée le 1er avril 2020

12 : James Yates ; Fritillus ; penelope.uchicago.edu. ; page consultée le 1er avril 2020

13 : Fritillaire ; CNRTL ; page consultée le 1er avril 2020

14 : Kievit ; Wikipedia ; page consultée le 2 avril 2020

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3 commentaires pour Les cloches sont revenues !

  1. Jean-Paul ROOS dit :

    J’ai essayé de comprendre ce qui est inscrit sur le gobelet à dés romain. En vain : les cas ne correspondent à rien de connu (par Françoise et, a fortiori, par moi) !

    Après quelques recherches, j’ai trouvé. L’inscription signifie : « Les Pictes ayant été vaincus, les ennemis ayant été détruits, jouez tranquillement. » Ca chauffe là haut. Je vais me prendre une bière (une pinte-ade ?) pour rafraîchir tout ça. Puis dodo. Merci pour ce bel article. JP

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  2. pascale Hindricq dit :

    Merci Anémone pour ce bel article. C’est toujours un plaisir instructif de vous lire. Intéressant, l’idée de la réduction du génome qui aurait facilité la conquête du monde. A creuser durant cette période de confinement !!
    Pour poursuivre sur les rimes….je dirais « fort heureux que votre pintade n’ait pas essuyé une pistolétade »
    Pascale.

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  3. Roberfroid dit :

    Magnifique. Merci à vous et comme dit Pascale, sympa l’info sur le génome .
    A plus

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