L’évêque aux cinq visages

Après un trop long interlude, le moment est venu de reprendre notre dernière devinette. Nous allons parler aujourd’hui d’une plante insignifiante, quoique relativement commune. Une plante insignifiante, mais qui a cependant bien enquiquiné Linné. Sans plus attendre, commençons.!


Anabelle nous mène à l’endroit où elle avait découvert la plante mystérieuse.

L’avez-vous identifiée.? Ce ne serait pas étonnant, car elle est relativement commune.
Mais il ne serait pas non plus surprenant que vous ne la connaissiez pas. Sa petite taille, la couleur verdâtre de ses fleurs ainsi que son habitat, à l’ombre des bois ou des haies sur des sols frais, la rendent presque invisible aux promeneurs. En outre, elle est plus rare dans la région méditerranéenne.


L’article étant assez long, un sommaire ne sera pas superflu. Nous vous l’offrons gratuitement.

  1. Description

a) L’inflorescence
b) Les fleurs latérales
c) La fleur sommitale
d) Pétales, sépales ou bractées.?
e) Les feuilles
f) Souvent la moscatelline varie…

  1. Le cycle de développement de la plante

a) La floraison
b) La pollinisation
c) La fin de la floraison et la fructification
d) La reproduction végétative

  1. Son habitat
  1. Un peu de taxonomie

a) Une épine dans le pied de Linné
b) Une espèce qui a beaucoup voyagé, taxonomiquement parlant

  1. Mais quelle est l’origine de «.moscatelline.» ?

a) Une odeur de musc
b) Valerius Cordus, l’un des pères de la botanique


Description

L’inflorescence

L’inflorescence porte typiquement cinq fleurs disposées en cube, avec quatre latérales et la cinquième placée au sommet.

L’inflorescence en cube

Le tout ressemble aux faces de l’horloge d’un hôtel de ville. Les Anglais appellent d’ailleurs cette espèce Town Hall Clock, ou, plus rarement, Five-faced Bishop, l’évêque aux cinq visages.

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Les fleurs latérales

Une fleur latérale possède habituellement cinq pétales.

Et, apparemment, dix étamines.

Mais regardez la photo suivante. Elle nous montre que chaque étamine se divise à la base en deux filets surmontés d’une anthère.

L’androcée (l’ensemble des organes mâles) des fleurs latérales se compose donc au total de cinq étamines et de dix anthères.

Chaque étamine se scinde en deux

La photo précédente a été prise à la fin de la floraison. La plupart des anthères étaient déjà tombées. La partie qui subsiste au sommet des filets est le tissu connecteur (le tissu qui reliait l’anthère au filet).

Sur la photo ci-dessous, prise plus tôt dans la saison, la majorité des anthères sont encore présentes.

Généralement, chez les autres plantes à fleurs, une étamine est couronnée par une anthère qui est elle-même divisée en deux thèques, des urnes contenant les sacs de pollen. Mais dans le cas de la moscatelline, chaque étamine se ramifie en deux filets ceints par une anthère ne possédant qu’une seule thèque.

Dernière remarque.: les anthères sont extorses. Elles libèrent leur pollen vers l’extérieur, vers les pétales.

Le pistil, l’organe femelle, comprend normalement cinq carpelles. Ceux-ci sont composés d’un ovaire et d’une colonne appelée style terminée par un stigmate qui récolte le pollen.

Voyons cela. Enlevons délicatement un pétale.
Sacrebleu.! C’est toute la corolle qui s’en va. Les pétales sont donc soudés à la base, formant un tube très court.

Derrière les pétales subsiste le calice avec ses trois sépales.

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La fleur sommitale

La cinquième fleur, celle qui fait face au ciel, est pourvue de quatre pétales et de quatre étamines scindées en deux.

Le pistil est constitué par quatre carpelles coiffés par les stigmates.

Les quatre stigmates indiqués par des flèches.

Derrière la corolle de la fleur sommitale se cachent cette fois seulement deux sépales.

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Pétales, sépales ou bractées ?

La structure du périanthe de la moscatelline a été interprétée de manière variable par les botanistes.

Rappelons que le périanthe est l’ensemble des verticilles (corolle, calice, involucre) qui enveloppent et protègent les organes reproducteurs de la fleur.

Linné considérait que notre plante possédait une corolle (des pétales).1. Il fut contredit par Antoine-Laurent de.Jussieu qui vit un calice (des sépales) au lieu d’une corolle, entouré d’écailles à la place du calice décrit par Linné.

Antoine-Laurent de.Jussieu, Genera plantarum, p..309, 1789.
Disponible sur Biodiversity Heritage Library.

L’extrait de Genera plantarum présenté ci-dessus montre que Jussieu rangea la moscatelline à la suite des Dorines (le genre Chrysosplenium). Il existe en effet entre ces espèces plusieurs similitudes.: fleurs verdâtres et insignifiantes, habitats identiques. Puisque l’on considère habituellement que les fleurs des Dorines ne possèdent pas de pétales, mais des sépales et des bractées, il sembla logique d’admettre la même structure pour les fleurs des moscatellines.

C’est le raisonnement que suivirent également Drude, un botaniste allemand (1852-1933) et Sprague, un Écossais (1877-1958).2.

Dorine à feuilles opposées (Chrysosplenium oppositifolium)

Mais d’autres, comme Hutchinson (botaniste anglais, 1884-1972), Wydler (botaniste suisse, 1800-1883) et Martinovský (botaniste tchèque, 1903-1980) optèrent pour la combinaison d’une corolle et d’un calice, emboîtant le pas à Linné.

Eichler, célèbre taxonomiste allemand (1839-1887), auteur de la première classification phylogénétique, préconisa une troisième voie.: une corolle entourée d’un involucre de bractées, le calice ayant disparu. Eichler fonda sa présomption sur le placement des pièces externes par rapport aux internes.

Le consensus actuel résulte d’une étude réalisée en 1974 par un botaniste japonais, Fukuoka. En analysant de manière détaillée la morphologie florale et l’emplacement des vaisseaux conducteurs, il conclut que les pièces extérieures devaient être des sépales, et donc que les intérieures étaient des pétales.3.

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Les feuilles

La moscatelline possède deux types de feuilles.: celles de la hampe florale, et les feuilles basales qui émergent directement du rhizome souterrain.

L’inflorescence jaillit entre deux feuilles opposées, que l’on peut par conséquent appeler des bractées. Mais rien ne vous empêche de les qualifier de feuilles caulinaires.

Les bractées ou feuilles caulinaires.

Ces bractées possèdent un court pétiole et trois folioles, elles-mêmes divisées en deux ou trois lobes. Chaque lobe est mucroné.: il se termine par une petite pointe.

Les deux bractées opposées

Examinons une feuille basale. Elle est, comme les bractées, composée de trois folioles.

Une feuille basale vue de profil. Le long pétiole (p), émanant du rhizome souterrain, se divise en trois pétiolules (pu) couronnés par trois folioles.

Ci-dessous, la feuille vue du haut. On remarque qu’elle est biternée (ou bitrifoliée) : les trois folioles (entourées d’un trait coloré) sont à leur tour trifoliées. Chaque foliolule est munie d’un petit pétiole (pétiolule) et peut être elle aussi scindée en foliolules (la feuille est alors triternée), ou bien simplement lobée, comme c’est le cas sur la photo.

Une feuille basale vue du haut : les trois folioles.

Avant que les fleurs n’apparaissent, on pourrait confondre la moscatelline avec les feuilles de l’Anémone des bois (Anemone nemorosa) puisque ces deux espèces sont fréquemment voisines.
Mais les folioles de l’Anémone sont plus incisées, les foliolules moins arrondies.

Feuille de l’Anémone des bois (Anemone nemorosa)

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Souvent la moscatelline varie…

Seulement 55.% des moscatellines se conformeraient à l’inflorescence typique que nous venons de décrire. Les fluctuations concerneraient (surtout) d’une part le nombre de fleurs et d’autre part le nombre de pétales.

Ces chiffres suivants découlent d’une étude réalisée en 1902 par Henry Whitehead. Il analysa 1.071.inflorescences provenant de trois localisations en Angleterre.4.

Le nombre de fleurs

87.% des inflorescences possédaient cinq fleurs, 7.% n’en avaient que quatre, et les autres (6.% environ) en comptaient soit trois, soit de six à dix.

Le nombre de pétales

La fleur sommitale semble être la plus stable.: l’étude de Whitehead a recensé quatre pétales dans 99.% des cas, et quelques fleurs montrant cinq pétales ou seulement trois.

Le nombre de pétales des fleurs latérales variait par contre entre trois et huit. La grande majorité de ces fleurs (81.%) en détenaient bien cinq, mais 17.% n’en exhibaient que quatre. Les fleurs disposant de trois ou de six pétales représentaient un peu moins de 1.% pour chacun de ces cas. Celles de sept ou huit pétales étaient extrêmement rares (0,03.% chacune).

Les organes sexuels

Ici également, la variabilité concernait essentiellement les fleurs latérales. Elles pouvaient présenter six étamines et six carpelles, au lieu des cinq du schéma théorique.7.

Ce dénombrement n’a jamais été reproduit depuis Whitehead, à notre connaissance du moins. Il serait intéressant de le refaire, et ce travail pourrait être effectué par des botanistes amateurs, aidés bien sûr par un statisticien pour définir la taille des échantillons et leur nombre. En outre, il serait souhaitable, avec une bonne loupe et des pauses fréquentes (pour le dos), de l’accomplir sans endommager les plants.!

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Le cycle de développement de la plante

Les parties aériennes de la plante apparaissent à la fin du mois de janvier. Elles disparaitront en juin.


La floraison

La disposition compacte des différentes parties de l’inflorescence nécessite un développement bien synchronisé afin d’éviter que les cinq fleurs ne se gênent les unes les autres et que le chaos ne s’instaure.

L’ouverture des fleurs se produit du haut de l’inflorescence vers le bas, la fleur sommitale éclosant en premier.

Ce comportement est typique des inflorescences définies, c’est-à-dire celles qui sont terminées par une fleur et dont la croissance s’arrête.

L’inflorescence des Myosotis (ici, le Myosotis hérissé, Myosotis ramosissima) est définie.

Beaucoup d’espèces, notamment dans les familles des Brassicacées et des Orchidacées, ont en revanche une inflorescence dite indéfinie. Dans ce cas, l’inflorescence s’allonge pendant toute la durée de la floraison. Les fleurs de la base éclosent les premières, les autres s’ouvrant successivement de la base vers le sommet.

Inflorescence indéfinie de la Capselle bourse-à-pasteur
(Capsella bursa-pastoris, famille des Brassicacées).
  1. La fleur sommitale de la moscatelline s’épanouit donc la première. Cela peut commencer dès la mi-mars. Ses anthères libèrent leur pollen (par déhiscence, ouverture naturelle) de deux à sept jours après le dépliement des pétales.
  2. Deux des fleurs latérales, situées sur des côtés opposés du cube, éclosent ensuite, environ deux à six jours après la fleur terminale. Elles ouvrent d’abord leur pétale supérieur, puis la paire de pétales latéraux, suivie de la paire inférieure.
  3. Les dernières fleurs latérales s’ouvrent finalement, de quatre à six jours après les premières fleurs latérales.5.

Les pétales sont verts lorsqu’ils viennent de s’ouvrir et deviennent jaune pâle après environ deux semaines.

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La pollinisation

Afin d’attirer des pollinisateurs, la moscatelline fabrique du nectar qui est sécrété par un anneau de poils (appelés trichomes) quasi imperceptibles et situés à la base des pétales. La production du nectar commence lorsque les anthères s’ouvrent pour libérer le pollen.

Les poils sont plus précisément implantés à l’intérieur du tube de la corolle. Un coussin de 20 à 30.trichomes, courts ou sessiles, et claviformes (en forme de massue), se trouve à la base de chaque pétale.

Emplacement des poils nectarifères (invisibles).

Ce sont principalement des mouches (diptères) et des papillons nocturnes qui pollinisent les fleurs de la moscatelline.6.

Des études ont suggéré la possibilité d’une protogynie chez cette espèce. Cela signifie que les stigmates, les organes femelles recueillant le pollen, seraient mûrs avant les anthères (les organes mâles). La protogynie, comme son contraire la protandrie, est un moyen pour la plante d’éviter l’autopollinisation.
Mais celle-ci demeure toutefois hautement probable, en raison de l’éclosion échelonnée des fleurs de l’inflorescence.8.

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La fin de la floraison et la fructification

Deux à trois semaines après l’ouverture de la fleur, les étamines tombent, les pétales brunissent et se rétractent autour de l’ovaire. Les sépales subsistent, bien visibles maintenant. Voyez sur la photo suivante une fleur sommitale à ce stade.

Les pétales disparaissent eux aussi et le pédoncule se courbe vers le sol, peut-être afin de rendre les fruits plus accessibles aux limaces et aux escargots. Mais ce fléchissement se produit qu’il y ait eu fécondation ou non.

Le pédoncule se courbe vers le sol.

Si la fleur a été pollinisée, les quatre ou cinq ovaires fusionnent pour former un seul fruit, avec les sépales et les styles encore attachés (voir photo suivante).
Ce fruit peut contenir de quatre à cinq graines minuscules. Celles-ci sont probablement dispersées par les oiseaux, les fourmis, les limaces et les escargots.

Ici, l’inflorescence a produit trois fruits.
© Krzysztof Ziarnek, Kenraiz (CC BY-SA 4.0)

La fructification n’aboutit cependant que rarement, en raison de l’action des herbivores et des pathogènes.

Un relevé effectué entre avril et juin.2002 sur deux sites anglais a dévoilé que la moitié des inflorescences avaient été détruites par des phytophages, et 22.% avaient été infectées par un champignon (Puccinia spp.). Parmi les inflorescences qui survécurent jusqu’à la mi-juin, à peine 10.% produisirent des graines.9.

La station que nous avons surveillée durant le printemps.2023, à l’est de Bruxelles, contenait en avril une centaine d’individus en fleurs. À la fin du mois de mai, très peu d’inflorescences étaient encore visibles, et aucune n’avait engendré de fruits.

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La reproduction végétative

La plante possède une autre méthode pour assurer sa survie. Elle s’appuie sur son rhizome, une tige souterraine. Celui de la moscatelline est blanc et formé de cônes emboîtés.

Ce rhizome commence dès le mois de janvier à émettre de nouvelles pousses.: les feuilles basales et éventuellement un pédoncule floral. Une partie des ressources élaborées dans les feuilles par la photosynthèse est stockée dans ce rhizome, entre avril et juin, soit avant que la lumière du soleil ne soit occultée par la ramure des arbres. Vers la mi-juin, les organes aériens disparaissent et seul le rhizome subsiste dans la terre. Le cycle se répétera au début de l’année suivante.

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Son habitat

Les sites humides et relativement ombragés, tels que les bords des chemins dans les forêts d’arbres à feuilles caduques, ou les berges boisées des ruisseaux et des fossés, sont les endroits les plus propices à la découverte de cette petite espèce.

On ne la trouve que dans l’hémisphère nord, plus précisément dans les régions tempérées de l’Asie, de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Elle n’est pas reprise dans les listes des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Même si elle passe souvent inaperçue, l’espèce est relativement commune en Belgique et en France (sauf dans le sud et en Bretagne), comme le montrent les cartes suivantes.

Une plante des milieux frais et ombragés.

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Un peu de taxonomie

Une épine dans le pied de Linné

La moscatelline embarrassa beaucoup Linné, et c’est un euphémisme.
Souvenez-vous.: Linné avait fondé son système de classification des plantes, appelé système sexuel, sur leurs organes de reproduction. Il avait choisi comme premier critère le nombre d’étamines. Ce caractère est généralement facile à déterminer et la méthode adoptée par Linné était par conséquent aisée à appliquer.

Oui mais…nous avons appris ci-dessus que les fleurs latérales de la moscatelline possèdent cinq étamines, tandis que la fleur sommitale en a quatre.

Que fit Linné.? Il ronchonna, maugréa et fulmina, pour en fin de compte se venger en affublant cette petite plante rebelle du nom d’Adoxa.
Lisons ci-dessous ce qu’il en dit dans son Hortus Cliffortianus (Clifford était un riche banquier d’Amsterdam et gouverneur de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Il se passionnait aussi pour la botanique et demanda à Linné d’inventorier les espèces de son grand jardin.)

Linné, Hortus Cliffortianus, p..153, 1737.
Biblioteca Digital del Real Jardín Botánico de Madrid.
Disponible sur Biodiversity Heritage Library.

Traduisons le paragraphe encadré en rouge.:

Moschatellina est un mot dérivé de Moschato, que nous avons changé en Adoxa, parce que c’est une plante dont l’aspect n’a rien de splendide, ne possède aucun ornement, aucune gloire, et en outre, pour les parties de sa fructification, elle se détourne de toute théorie et doctrine systématique retenue, notamment en ce qui concerne certains nombres absurdes qui refusent de s’y conformer.

L’interprétation habituelle est que Linné baptisa la moscatelline adoxa parce que ce mot signifie «.sans gloire.» en grec ancien (a-doxa), et c’est bien ce qu’il écrivit.

Mais le fait qu’il ne parvenait pas à ranger cette plante dans son système fut peut-être un motif supplémentaire, puisque adoxus (adoxa au nominatif pluriel neutre), un terme que Linné employa dans le même paragraphe sous la forme déclinée adoxos, voulait dire «.absurde, paradoxal.» dans le néolatin usité par les scientifiques de son époque.

La moscatelline ne fut pas la seule espèce qui tourmenta Linné, loin de là.! La Trientale, une petite plante des pinèdes et des landes marécageuses, qui hésite entre six ou sept étamines, en est une autre.

Trientale (Lysimachia europaea)

En fin de compte, Linné choisit de se baser sur la fleur supérieure et plaça en conséquence la moscatelline dans la classe des Octandria .à huit mâles.», à cause des huit anthères). À l’intérieur de celle-ci, il la casa dans l’ordre des Tetragynia .à quatre femelles.», en raison des quatre carpelles).

Linné, Species Plantarum, volume.1, 1753, p..367
Disponible sur Biodiversity Heritage Library, domaine public.

Dans cet ordre des Tetragynia, on retrouve également la Parisette à quatre feuilles (Paris quadrifolia), que nous avons déjà évoquée dans la Gazette.

La Parisette a bien huit étamines et quatre stigmates.

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Une espèce qui a beaucoup voyagé, taxonomiquement parlant

Nous avons appris ci-dessus (pétales, sépales ou bractées) qu’Antoine-Laurent de.Jussieu, voyant un calice à la place de la corolle, plaça en conséquence la moscatelline en compagnie des Dorines (Chrysosplenium) dans la famille des Saxifragacées. En 1821, nous la retrouvons avec le gui dans la famille des Lauranthideae (aujourd’hui les Loranthacées) par l’entremise du naturaliste anglais Samuel Frederick Gray.12. Quelques années plus tard, en 1830, Augustin Pyramus de Candolle (1778-1841), un célèbre botaniste suisse, la rangea en revanche dans les Araliacées, la famille du Lierre.11.

C’est un botaniste allemand, Ernst Meyer, qui créa en 1839 la famille des Adoxacées, sous la forme d’Adoxeae, dans un livre consacré aux plantes de la Prusse. Cette famille ne contenait alors qu’un seul genre, et une seule espèce.

En 1860, François Crépin, dès la première édition du Manuel de la flore de Belgique, installa la moscatelline dans les Caprifoliacées, avec les Chèvrefeuilles (Lonicera), les Viornes (Viburnum) et les Sureaux (Sambucus).13. Gaston Bonnier en fit de même dans sa Flore complète portative de la France et de la Suisse.

Bonnier et Layens, Flore complète portative de la France et de la Suisse, 1909, p..136.
Disponible sur Biodiversity Heritage Library.

Franchissons maintenant le Rhin. Adolf Engler développa durant les deux dernières décennies du 19e siècle une nouvelle classification des plantes, selon une perspective post-darwinienne (prenant donc en compte l’évolution). Son système fut adopté pour la gestion de nombreux herbiers et choisi par les rédacteurs de multiples flores au cours du 20e.siècle.

Engler reprit l’idée de son compatriote Meyer et isola la moscatelline dans sa propre famille, celle des Adoxacées, qui suivait directement celle des Caprifoliacées (voir extrait ci-dessous).

Engler, Syllabus der Pflanzenfamilien, p..199, troisième édition, 1903.
Disponible sur Biodiversity Heritage Library.

Rien ne changea pour la moscatelline dans la dernière classification «.classique.» (avant le temps des analyses génétiques), qui fut développée par le botaniste américain Walter Cronquist entre 1960 et 1981. Notre plante demeura l’unique espèce au sein de la famille des Adoxacées.14.

Il fallut attendre les examens phylogénétiques réalisés par l’Angiosperm Phylogeny Group pour que cela évolue. Précisons d’abord que l’APG est un groupe international et informel de botanistes qui collaborent pour établir de manière consensuelle une classification des plantes à fleurs en se fondant sur les études les plus récentes.

Considérons la dernière version disponible (APG.IV) qui date de 2016.

Le premier changement concerne la taille de la famille. Celle-ci a pris de l’embonpoint. En plus de la moscatelline herbacée, elle a maintenant avalé les Sambucus (les Sureaux) et Viburnum (les Viornes), des espèces arbustives.

Ce transfert, justifié par les analyses phylogénétiques, est également corroboré par des similitudes morphologiques, aussi étonnant que cela puisse paraître. Les membres de cette famille se reconnaissent à leurs fleurs actinomorphes (à symétrie radiale, comme celles d’un Géranium) et à leurs trois à cinq stigmates subsessiles. Les Caprifoliacées ont, quant à elles, généralement des fleurs zygomorphes (à symétrie bilatérale) et un à trois stigmates sur un seul style allongé.16.

À gauche.: fleur actinomorphe de la Viorne mancienne (Viburnum lantana), famille des Viburnacées.
À droite.: fleurs zygomorphes du Centranthe rouge (Centranthus ruber), famille des Caprifoliacées.

Deux autres petits genres monospécifiques ont été ajoutés à cette famille.: Sinadoxa et Tetradoxa.15. Notez que la base de données POWO (Plants of the World Online) les englobe dans le genre Adoxa.21.

La seconde modification porte sur le nom de la famille et résulte de l’incorporation au sein de celle-ci du genre Viburnum. En effet, en raison de la règle de priorité (ou d’antériorité) mentionnée dans le Code de Nomenclature botanique, qui stipule que le nom valide est celui le plus ancien publié, les Adoxacées ont été rebaptisées Viburnacées.

Nous en avions parlé dans le billet Viburnacées contre Adoxacées. Nous y précisions que ce nom de famille, Viburnacées, remonte à un article d’octobre/décembre.1820, rédigé par le naturaliste Constantin Rafinesque et paru dans la revue belge «.Annales générales des sciences physiques.».

Voici donc la classification la plus récente de la moscatelline.:

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Mais quelle est l’origine de moscatelline.?

Une odeur de musc

Moscatelle et, en ajoutant le suffixe diminutif -ine, moscatelline, dérivent du latin tardif muscatus, signifiant «.qui a le goût, l’odeur du musc.».

Ces termes découleraient des émanations musquées se dégageant de la plante ou du moins de certaines de ses parties (feuilles séchées, rhizome).

Le musc est un nom donné à l’origine à une substance très odorante obtenue à partir d’une glande des cerfs musqués (famille des Moschidés). Musc vient du latin médiéval muscus, du grec moskhos, lui-même provenant du persan mushk, et probablement du sanskrit muska-s, «.testicule.», sans doute en raison de la forme de la glande.10.

Cerfs musqués dans le Gangotri National Park, Uttarakhand, Inde.
© Surajit Das, CC-BY-SA-4.0

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Valerius Cordus, l’un des pères de la botanique

Nous avons demandé au Professeur Quercus quand le mot moscatelline était apparu et qui l’avait «.inventé.».

Précisons d’abord que nombre d’espèces qui poussent en Europe de l’Ouest et en Europe centrale étaient inconnues des Grecs et des Latins de l’Antiquité.

Nous n’en trouvons aucune mention dans les œuvres de Théophraste, de Pline l’Ancien ou encore de Dioscorides. Et, jusqu’à la fin du quinzième siècle, les herbiers (définis ici comme des livres contenant les noms et les descriptions des végétaux avec leurs propriétés et leurs vertus) se limitaient aux plantes comestibles ou médicinales. De surcroît, les images étaient soit grossières, soit conventionnelles, prétendant corriger la nature.; elles ne permettent pas toujours d’arriver aux appellations actuelles des espèces..17.

Page tirée du Ortus sanitatis,
un herbier publié à Strasbourg par Johann Prüss, au plus tard en 1497.

Il fallut attendre le seizième siècle pour que la nomenclature botanique fasse un bond de géant, grâce aux travaux de quatre herboristes allemands.: Brunfels, Bock, Fuchs et Cordus, surnommés les «.quatre pères de la botanique allemande.».

En ce qui concerne la moscatelline, c’est le moins connu d’entre eux, Valerius Cordus, qui va nous intéresser.

Valerius Cordus (1515 –.1544) était un médecin et botaniste allemand, tout comme son père, Euricius. À seize ans, Valerius obtint son diplôme à l’université de Marbourg, en Hesse, et devint ensuite professeur. Il se déplaça beaucoup à la recherche de plantes, et se rendit notamment en Italie. C’est lors de l’un de ses périples qu’il mourut, à l’âge de 29.ans. Peut-être d’une fièvre due à l’infection d’une plaie, ou plus vraisemblablement de malaria contractée dans les marais de la Maremme (une région située au nord du Latium), étant donné que deux de ses compagnons de voyage tombèrent également malades.19.

Portrait de Valerius Cordus,
tiré de Icones veterum aliquot ac recentium medicorum philosophorumque,
de Johannes Sambucus (János Zsámboki) (1574).

La mort prématurée de Cordus ne lui permit pas de publier ses écrits, mais il laissa heureusement des piles de manuscrits qui contenaient les caractéristiques détaillées des plantes trouvées au cours de ses nombreuses excursions. Ils furent sauvés par le botaniste suisse Konrad Gesner qui les édita en 1561 dans un recueil intitulé In hoc volumine continentur Valerii Cordi…, et plus précisément dans la partie appelée Historiae stirpium (Histoire des végétaux).18.

«.Historiae stirpium constitue le premier effort de systématisation de la description botanique. Chaque exposé suit un schéma régulier. Gesner reconnut la nature révolutionnaire de l’œuvre de Cordus, la décrivant comme vraiment extraordinaire en raison de l’exactitude avec laquelle les espèces sont dépeintes. Lire les descriptions de Cordus après celles de ses prédécesseurs et de ses contemporains, c’est entrer dans un nouveau monde….».20.

L’ouvrage est divisé en quatre parties (libri) et comprend 446.chapitres. Chacun d’entre eux est dédié à l’analyse d’une espèce, dont plusieurs n’avaient jamais été signalées auparavant.

L’exergue placé en tête du deuxième livre indique justement que Cordus poursuivit dans cette section l’examen des plantes, dont l’histoire, ou bien n’a pas été exactement transmise des Anciens, ou bien s’est complètement éteinte.

In hoc volumine continentur Valerii Cordi, Historiae stirpium, liber II, pp..118
Disponible sur Biodiversity Heritage Library

C’est au chapitre.184 de ce second livre que Cordus introduisit la moscatelline. Le texte mis entre crochets (nulla apud nos…) a vraisemblablement été ajouté par Gesner.: Il n’y en a pas chez nous, et c’est aussi rare ailleurs, je me souviens d’en avoir trouvé près de Bâle dans les bois….Une autre chose dont personne ne se souvient.

In hoc volumine continentur Valerii Cordi, Historiae stirpium, liber II, pp..171
Disponible sur Biodiversity Heritage Library

Voici quelques autres genres créés par Cordus.: Helianthemum, Rorella (aujourd’hui Drosera), Sagitta (aujourd’hui Sagittaria).

Hélianthème jaune (Helianthemum nummularium)

Après Cordus, le nom de moscatelline fut repris par Johann Thal, puis par Joachim Camerarius, deux autres botanistes allemands. Gaspard Bauhin le transforma en Ranunculus nemorosus Muschatellina dictus (en 1623). Et Linné, sans doute dans un mouvement de mauvaise humeur, comme nous l’avons écrit ci-dessus, lui donnera son appellation générique actuelle d’Adoxa, la plante sans gloire.

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Sources :

1 : Linné.; Hortus Cliffortianus.; p. 153.; 1737.

2 : Fukuoka.; Floral morphology of Adoxa moschatellina.; Acta Phytotaxonomica et Geobotanica.; n°.26.; pp..74-75.

3 : Fukuoka.; Floral morphology of Adoxa moschatellina.; Acta Phytotaxonomica et Geobotanica.; n°.26.; pp..65-75.

4 : Henry Whitehead.; Variation in the Moscatel.; Biometrika.; vol..2.; n°.1.; novembre.1902.; pp..108-113.

5 : Adoxaceae – Town-hall Clock.; Cronodon.; 2019-2022.

6 : Adoxaceae – Town-hall Clock.; Cronodon.; 2019-2022.

7 : Holmes.; Sexual reproduction in British populations of Adoxa moschatellina L.; Watsonia.; n°.25.; p..266.; 2005.

8 : Holmes.; Sexual reproduction in British populations of Adoxa moschatellina L.; Watsonia.; n°.25.; p..265.; 2005.

9 : Holmes.; Sexual reproduction in British populations of Adoxa moschatellina L.; Watsonia.; n°.25.; p..268.; 2005.

10 : Musk.; Online Etymology Dictionary.; page consultée le 22.juin.2023.

11 : Candolle, Augustin Pyramus de.; Prodromus systematis naturalis regni vegetabilis…..; Volume 4.; p..251.; 1830.; disponible sur Biodiversity Heritage Library.

12 : Gray, Samuel Frederick.; A natural arrangement of British plants…..; Volume 2.; p..492.; 1821.; disponible sur Biodiversity Heritage Library.

13 : Crépin, François.; Manuel de la flore de Belgique.; p..234.; 1884.; cinquième édition.; disponible sur Biodiversity Heritage Library.

14 : Cronquist, Arthur.; The evolution and classification of flowering plants.; p..305.; 1968.; disponible (en DjVu) sur Internet Archive.

15 : Stevens, P. F..; Viburnaceae.; Angiosperm Phylogeny Website.; page consultée le 28 juin 2023.

16 : Maarten J. M. Christenhusz et al..; Plants of the World.; Kew Publishing.; p..620.; 2017.

17 : Agnes Arber.; Herbals, Their Origin and Evolution.; Cambridge University Press.; p..119.; 1912.

18 : Duane Isely.; One Hundred and One Botanists.; Purdue University Press.; p..29.; 1994.

19 : Irmisch, T..; Über einige Botaniker des 16. Jahrhunderts.; pp..24-25.; 1862.

20 : Jeremy Norman.; Valerius Cordus Makes the Earliest Effort to Systematize Botanical Description and Discovers Sulfuric Ether.; HistoryofInformation.com.; 14 juillet 2023.

21 : POWO.; Sinadoxa et Tetradoxa.; pages consultées le 6.août.2023.

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3 Responses to L’évêque aux cinq visages

  1. Philippe Degossely dit :

    Quel plaisir de vous lire !
    Merci pour cette verte découverte de la discrète Moscatelline.

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  2. Pordoy dit :

    Bonjour et merci pour cet article très détaillé, j’ai hâte de rencontré au cours d’une promenade l’Adoxa moschatellina
    Merci pour votre partage

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  3. pordoy dit :

    Oh ! de rencontrer (hahah envoyé trop vite!)

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