La Linaire des champs est revenue ; un petit tour et puis s’en va ?

Il y a quelque temps, nous avions introduit le genre des Linaires, en décrivant leurs points communs et leur classification. Consacrons maintenant quelques lignes à l’une d’entre elles, qui n’est certes pas la plus courante. On pensait même qu’elle avait disparu de la Belgique. La Linaire des champs, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, a fait une timide réapparition, mais elle demeure très rare. Espérons que son retour ne soit pas temporaire.


Rafraîchissez d’abord votre mémoire, confortablement assis dans votre meilleur fauteuil et un savoureux breuvage à la main, en relisant notre préambule consacré aux Linaires.


Comment l’identifier

Sa première particularité est de passer aisément sous le radar des botanistes. Regardez la photo suivante, prise à hauteur des yeux du photographe. Une Linaire des champs y figure. La distinguez-vous.? Vous pouvez cliquer sur l’image pour l’agrandir.

Un œil de lynx apercevra peut-être quelques fleurs bleues çà et là. Nous les avons entourées d’un cercle blanc.

En réalité, la vue du lynx n’est pas extraordinaire.; elle est moins bonne que celle des humains.! Une confusion s’est établie dans le langage avec Lyncée, un héros de la mythologie grecque. Lyncée était le pilote de l’Argo, le navire de Jason dans sa quête de la Toison d’Or. Et Lyncée avait bien, lui, une vision fabuleuse, puisqu’il pouvait voir à travers les nuages et les murailles.

Revenons à nos fleurs bleues. Ce ne sont pas des Linaires, mais de petits Myosotis. Toutefois, à côté d’un Myosotis pointe une autre fleur, à la teinte plus violacée (flèche rouge sur la photo suivante).

Après avoir vu ces quelques photos, vous conviendrez assurément qu’il n’est pas aisé de discerner une Linaire des champs, même en milieu ouvert. Bien que la tige soit dressée, elle n’est pas bien haute, sa taille variant de 10 à 30.cm.

Mais surtout, sa corolle est très courte, ne mesurant que 3 à 5.mm de long. Elle devient presque invisible à partir d’une certaine distance.
Elle possède cinq lobes répartis en deux lèvres, de teinte violet pâle et parcourues de veines plus foncées. Deux bosses, placées à la base de la lèvre inférieure, sont blanchâtres.

La lèvre supérieure est dressée.; les pétales inférieurs sont eux légèrement récurvés.

La corolle est prolongée par un éperon, de 1 à 3.mm de long, et fortement cambré vers le bas. Il est plus court que la corolle. Remarquez aussi que les sépales arborent des poils glanduleux, le reste de la plante demeurant glabre. La fleur est subsessile (presque sessile).; le pédicelle est minuscule.

Sur les photos présentées jusqu’ici, la plante ne paraît posséder qu’une seule fleur. En réalité, l’inflorescence est une grappe terminale pauciflore (ne comprenant pas beaucoup de fleurs, souvent deux).

Observons maintenant, sur la photo ci-dessous, les feuilles de la tige. Elles sont linéaires et glauques, d’aspect un peu crassulescent (charnu). Leur longueur varie entre 0,4 et 3,5.cm, et leur largeur entre 1 et 2.mm. Celles du bas sont verticillées, tandis que les feuilles situées plus haut sont alternes.

Si vous voyez tous ces critères, alors vous êtes face à une Linaire des champs.!


En savoir un peu plus sur l’éperon

Les éperons sont des excroissances tubulaires qui prolongent un organe du périanthe, pétale ou sépale. Ils sont présents dans plusieurs familles d’angiospermes, étant apparus à de multiples reprises au cours de l’évolution. Ils contiennent généralement du nectar. Leur forme (longueur et courbure) limite la collecte du nectar à un ou quelques pollinisateur(s) spécifique(s), doté(s) d’un appareil d’alimentation approprié. Ceci a pour effet d’isoler les espèces végétales sur le plan reproductif, évitant donc la perte de pollen sur d’autres sortes de plantes.

Chez l’Ancolie (Aquilegia vulgaris), un long éperon courbe prolonge chaque pétale,
et le nectar est placé à l’intérieur de l’éperon.

Parfois, l’éperon donne l’impression de contenir du nectar, mais ce n’est pas le cas. Nous en avions parlé dans l’article intitulé L’Orchis pyramidal, une Orchidée qui trompe…les trompes.

Il n’y a pas de nectar dans l’éperon de l’Orchis pyramidal (Anacamptis pyramidalis).
C’est un leurre pour attirer les pollinisateurs.

Les Linaires ne sont pas malhonnêtes.; leurs éperons renferment bien du nectar, produit par un disque nectarifère situé en haut de l’appendice.


Où la trouver.?

C’est une plante pionnière des milieux ouverts, assez ensoleillés et chauds. Elle pousse sur des sols sablonneux, pauvres en calcaire et modérément secs.

C’est une plante messicole.: les bordures des champs formaient jadis un environnement propice à son développement. C’étaient des terrains ouverts où les espèces vivaces étaient détruites par le travail du sol. La Linaire pouvait donc y fleurir au printemps, avant la moisson. C’était bien sûr avant la généralisation des herbicides et des engrais…

La Linaire des champs est surtout observée dans la partie occidentale du bassin méditerranéen, qui constitue vraisemblablement sa patrie d’origine. Elle est également présente en Europe occidentale (France, Allemagne, Benelux) et a été introduite dans le sud-est de l’Australie.


Un retour éphémère en Belgique.?

La Linaire des champs est probablement indigène en Belgique. On pensait qu’elle était éteinte dans le pays depuis 1909, mais elle fut redécouverte au début du 21e.siècle sur les berges graveleuses de la Meuse.1.

Au cours de la dernière décennie, seulement deux stations ont été signalées dans le royaume. La première fut découverte en 2019 sur le quai d’une gare désaffectée du Brabant wallon, à Clabecq précisément. Elle comprenait entre 200 et 400.individus. La seconde fut repérée en 2021 à Boom, dans le nord du pays, également près d’une voie ferrée. Plus petite, elle comptait environ 75.plants.

Ces berges, quais désaffectés, bords de voies ferrées, décombres, représentent pour notre Linaire des habitats de substitution. Mais constituent-ils une solution viable à long terme.?

La situation ne semble malheureusement guère brillante en 2022. Nous n’avons retrouvé qu’une seule Linaire des champs sur le quai de la gare de Clabecq, et elle n’a plus été mentionnée à Boom.

Le seul individu vu à Clabecq en 2022

Espèce menacée en France

La Linaire des champs est inscrite sur la liste rouge des espèces menacées en France métropolitaine.2. La carte suivante montre qu’elle a disparu de plusieurs régions françaises. Elle subsiste principalement dans le Midi et la vallée du Rhône, avec quelques observations éparses en Pays de la Loire et en Bretagne.


Et ailleurs

Elle est très rare en Allemagne, où elle est considérée comme en danger d’extinction.3.

Son statut aux Pays-Bas est assez semblable à celui de la Belgique. Les dernières observations certaines remontent à 1936, mais la plante aurait été revue à deux endroits différents en 2020. Il faut toutefois ajouter qu’il s’agissait de deux identifications réalisées automatiquement par l’application Pl@ntnet, en février et en mars, et leur fiabilité n’est pas connue.

La Linaire des champs, une espèce qui disparaît…

Une sexualité discutée

La Linaire des champs est une espèce annuelle. Son mode de pollinisation est controversé. Selon le phytosociologue français Julve, elle serait entomogame, c’est-à-dire pollinisée par des insectes.4. Cette assertion est corroborée par la morphologie de la corolle, adaptée à l’accueil de ces animaux, ainsi que par la présence d’un éperon nectarifère.

Mais d’autres botanistes estiment que ces traits ne sont plus que partiellement fonctionnels. La très petite taille de la corolle laisserait supposer un premier pas vers la cléistogamie (mot formé à partir du grec kleistós, fermé, et gámos, mariage).5. C’est la propriété des fleurs qui ne s’ouvrent pas et chez lesquelles la pollinisation s’accomplit donc à l’intérieur. On a alors affaire à de l’autopollinisation, la plante est autogame.

Une espèce sur la voie de l’autogamie ?

Cette hypothèse avait déjà été avancée en 1880 par le botaniste allemand Hermann Müller. Après avoir observé des Linaires des champs à Lippstadt, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, il nota qu’il leur avait cherché en vain des visiteurs, bien que le temps fût favorable. Il en conclut que cette espèce se limitait probablement à l’autofécondation, les anthères mûrissant en même temps que le stigmate.
Dans ce cas, cette plante descendrait d’un ancêtre aux fleurs plus grandes et plus visibles, pollinisées vraisemblablement par des abeilles.6.

Plusieurs botanistes portèrent le nom de Hermann Müller.

Celui qui nous intéresse ici (1829 – 1883) fut l’un des premiers chercheurs à étudier la coévolution entre plantes et insectes. Son livre le plus important, publié en 1873 et intitulé Die Befruchtung der Blumen durch Insekten, fut traduit en anglais à l’instigation de Darwin, sous le titre The Fertilisation of Flowers.

Illustration tirée du livre The Fertilisation of Flowers, p. 434
(fleur de la Scrofulaire noueuse – Scrophularia nodosa).

Un autre botaniste du même nom est resté célèbre. Il était suisse, vécut entre 1850 et 1927, et créa en 1882 le cépage Müller-Thurgau, plus connu dans nos régions sous le nom de Rivaner.


Tirée de l’Éloge de Tournefort par Bernard le Bovier de Fontenelle (1708)

Sources :

1 : Filip Verloove.; Linaria.; Manual of the Alien Plants of Belgium.; 2015.;

2 : Linaire des champs – Statuts d’évaluation, de protection et de menace.; page consultée le 20.mai.2022.; INPN

3 : Linaria arvensis, Gefährdung & Schutz.; Floraweb.; page consultée le 20.mai.2022.

4 : Philippe Julve.; Baseflor. Index botanique, écologique et chorologique de la flore de France.; Tela Botanica.; 27.avril.2021

5 : Guillaume Fried.; Découverte de Linaria ×jalancina (Plantaginaceae), un nouvel hybride naturel pour la flore de France.; Carnets botaniques.; Société botanique d’Occitanie.; 29.juin.2020

6 : E.J. Hill.; Pollination in Linaria with Special Reference to Cleistogamy.; Botanical Gazette.; The University of Chicago Press.; Vol..47 ; N°.6 ; juin 1909.

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