Au programme : cours de langues. La Buglosse et la Cynoglosse

La Gazette vous propose aujourd’hui d’étudier deux langues : la langue de bœuf et la langue de chien. Autrement dit la Buglosse officinale et la Cynoglosse officinale, deux cousines de la Bourrache que nous avions rencontrée il y a quelques semaines.
Et nous verrons par la même occasion que les plantes dites bisannuelles ne le sont pas vraiment.

La Buglosse officinale

La Cynoglosse officinale


La Buglosse officinale (Anchusa officinalis)

La Buglosse aime les sols sablonneux (ici au Westhoek)

La Buglosse officinale est une plante vivace reconnaissable à ses fleurs violacées groupées en crosse (ou en queue de scorpion si vous préférez).

Originaire des steppes d’Europe du sud-est, elle préfère la lumière, la chaleur, les sols secs  et pauvres en humus. Elle est rare en Belgique : on la rencontre surtout sur les sols sablonneux de la côte, notamment au Westhoek, où elle est par contre abondante.

Elle appartient à la famille des Boraginacées, tout comme la Bourrache, et les similitudes entre ces deux espèces sont  frappantes, notamment les inflorescences disposées en crosse.

La Bourrache

Les fleurs de la Buglosse sont plus petites que celles de la Bourrache (diamètre de 7 à 15 mm, contre 20 à 25). Elles sont composées de 5 pétales bleus, formant une roue plutôt que l’étoile de la Bourrache. Au début de la floraison, qui s’étale de mai à septembre, ces pétales sont rouges et virent progressivement au bleu puis au violet foncé.

La fleur possède des écailles au centre

Observez, sur la photo ci-dessus, le centre de la corolle : il est presque fermé par des écailles blanchâtres qui tranchent nettement avec le bleu des pétales.  C’est un signal destiné à guider la trompe des insectes pollinisateurs vers le nectar, en faisant en sorte qu’elle touche obligatoirement le stigmate et les étamines. De nombreuses espèces de la famille des Boraginacées possèdent un dispositif analogue.

Si vous cliquez sur la photo ci-dessous afin de l’agrandir, vous verrez que les pétales sont soudés sur la moitié de leur longueur environ, et créent ainsi un tube à leur base. Ce tube est assez long, ce qui signifie que le nectar n’est accessible qu’aux insectes à longue trompe.

Les fleurs sont groupées en cyme scorpioïde

La fleur est portée par un pédicelle très court, invisible sur la photo car il est plus court que les sépales, ce qui est un bon critère pour distinguer la Buglosse officinale d’espèces proches. Les sépales ont une teinte lie-de-vin lorsque la fleur est encore en bouton, puis ils verdissent lorsqu’elle s’ouvre. Ils sont de forme triangulaire, leur sommet est pointu et ils sont soudés jusqu’à mi-hauteur environ.

Toute la plante est poilue

Il existe une autre ressemblance de la Buglosse avec la Bourrache, que l’on remarque clairement sur la photo ci-contre  : toute la plante est garnie de poils allongés et raides (que les botanistes appellent soies). C’est une caractéristique commune à la plupart des Boraginacées.

Les feuilles portées par la tige (voir photo ci-dessous) sont sessiles, étroites, et entières ou faiblement dentées.
Elles possèdent une seule nervure, médiane et saillante.
Leur bord n’est presque pas ondulé : c’est une différence avec une espèce sœur, la Buglosse des champs (Lycopsis arvensis).

Elles sont bien sûr également recouvertes  de soies. A cause de leur forme et de leur rugosité, nos aïeux les ont comparées à des langues de bœuf. C’est l’origine du mot buglosse : du grec ancien bouglôsson, composé de boũs « bœuf » et de glossa « langue » (que l’on retrouve dans « glotte »).

Les feuilles sont recouvertes de poils

Restons dans l’étymologie : le nom du genre Anchusa vient aussi du grec ancien : il voulait dire « fard  » ou « peinture ». Les racines de plusieurs Buglosses donnent en effet une teinture rouge qui fut utilisée pour se maquiller ou teindre le bois.


La Buglosse officinale est très rare en Belgique

Si elle est appelée officinale, c’est évidemment parce qu’elle a été utilisée comme remède, surtout les fleurs. Elle était considérée comme sédative, analgésique et laxative.
Les jeunes feuilles furent également hachées et consommées en salades.

Mais comme beaucoup de Boraginacées, elle contient de faibles quantités d’alcaloïdes pyrrolizidiniques, qui sont susceptibles de provoquer des tumeurs hépatiques.

De toute manière, comme elle est très rare en Belgique, il n’est pas question de la cueillir!


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La Cynoglosse officinale (Cynoglossum officinale)

Pas de doute : la Cynoglosse officinale fait également partie de la famille des Boraginacées : les inflorescences prennent la forme de crosses, la plante est recouverte de poils (appelés soies), elle fut souvent utilisée pour ses propriétés médicinales et la couleur de ses fleurs varie au cours de la floraison, de mai à août.

L’inflorescence typique des Boraginacées, en forme de crosse ou de queue de scorpion

Les fleurs sont d’un étonnant rouge vineux, et bleuissent en vieillissant. C’est une caractéristique de beaucoup de Boraginacées, que nous avons déjà rencontrée chez la Buglosse officinale. Il semblerait que le bleuissement des fleurs soit lié à la diminution de la teneur en sucre dans le nectar des fleurs 1.

La Cynoglosse officinale se reconnait donc sans peine grâce à la couleur rare de ses fleurs, mais aussi grâce à la forme de ses fruits, qui ressemblent à des cœurs. Ce sont des akènes, des fruits secs groupés par quatre et qui contiennent chacun une seule graine. Ils sont hérissés d’aiguillons courts qui vont s’accrocher sur la fourrure des animaux (les cervidés ou les sangliers) et assurer ainsi la dispersion des graines.

Les jeunes fruits verts groupés par 4

La feuille de la Cynoglosse ressemble à une langue de chien

De même que pour la Buglosse, le nom de la Cynoglosse remonte au grec ancien : kunos pour chien et glossos pour langue.
C’est à nouveau la feuille qui serait à l’origine de ce nom étrange : vert gris, d’aspect velouté et de forme allongée, elle évoquerait une langue de chien.

La Cynoglosse officinale aime bien la lumière, la chaleur et les terrains secs. En Belgique, on la rencontre souvent pas très loin de la Buglosse, notamment dans les dunes du littoral (au Westhoek par exemple). Elle y pousse volontiers en bordure des chemins, car elle préfère des sols enrichis en substances nutritives (les déjections canines par exemple).

Il existe une autre Cynoglosse, la Cynoglosse d’Allemagne (Cynoglossum germanicum), mais elle est rarissime en Belgique : on ne la trouve qu’en un seul endroit : à Yvoir dans la basse vallée du Bocq 6. Les feuilles de cette espèce possèdent des poils rudes (ils sont soyeux chez la Cynoglosse officinale) et des fleurs plus petites (5 mm de diamètre contre 6 à 10).

Les pilules de Cynoglosse furent utilisées au 18è siècle

Comme beaucoup de Boraginacées, la Cynoglosse officinale a un long passé de plante médicinale. Elle fut par exemple utilisée contre la diarrhée et aussi comme narcotique. Les « pilules de cynoglosse » servaient autrefois à procurer le sommeil aux malades. Ces pilules étaient constituées non seulement de cynoglosse, mais aussi de jusquiame et d’extrait d’opium 2.

Aujourd’hui les analyses chimiques ont montré la présence d’un cocktail d’alcaloïdes pyrrolizidiniques dans les fruits mais aussi dans les jeunes feuilles. Ces alcaloïdes peuvent provoquer des tumeurs hépatiques si on les consomme à fortes doses. Le bétail évite d’ailleurs les plantes contenant ces alcaloïdes 3.

Les feuilles sont encore utilisées en cataplasme contre les brûlures

Une plante bisannuelle, vraiment?

La plupart des guides nous disent que la Cynoglosse officinale est bisannuelle : elle fabriquerait au cours de sa première année une rosette de feuilles; puis elle passerait l’hiver et elle fleurirait l’année suivante pour mourir ensuite.
Mais, comme c’est souvent le cas dans le monde végétal, la réalité est bien plus compliquée! C’est ce qu’ont montré des botanistes hollandais qui ont étudié cette espèce pendant des décennies dans les dunes côtières des Pays-Bas 4-5 .

Que se passe-t-il vraiment? La première année, la jeune Cynoglosse élabore en effet une rosette de feuilles et une longue racine pivotante.  Cette racine permettra à la plante d’accéder aux ressources nutritives du sol et de les emmagasiner afin de pouvoir résister à des périodes de sécheresse qui sont fréquentes dans son milieu de vie : les terrains sablonneux et exposés au soleil. La rosette de feuilles disparaît l’hiver suivant et de nouvelles feuilles réapparaissent au printemps.

Une Cynoglosse en fleurs dans le Westhoek

Jusque là tout semble donc normal pour une bisannuelle. C’est ici que cela se corse : peu de plantes fleurissent durant la deuxième année! La plupart le feront au cours de leur troisième voire même de leur quatrième année. Et quelques-unes s’offriront le luxe de fleurir deux années de suite avant de mourir!

Cette capacité à repousser la floraison présente un avantage évident : la plante peut  » sauter  » une année ou deux quand les conditions sont défavorables et attendre un moment plus propice pour se reproduire.

Mais quel signal indique à la plante qu’il va être le moment de fleurir? La lumière, la température? D’après les recherches faites au Pays-Bas, ce serait plutôt le nombre et la taille des feuilles élaborées durant la saison qui la déciderait à fleurir l’année suivante. La Cynoglosse compterait donc ses feuilles, comme d’autres comptent leurs sous! Indirectement ce serait donc les conditions climatiques régnant en août-septembre (essentiellement la quantité de précipitations) qui détermineraient une éventuelle floraison durant l’été suivant.

Signalons que les études des chercheurs hollandais ont aussi montré que les Cynoglosses cultivées dans les jardins se comportent en revanche toujours comme des plantes bisannuelles strictes. Cela s’explique par l’absence de compétition et par un sol enrichi.

Et pour terminer, ajoutons que ce qui précède vaut pour beaucoup de plantes dites bisannuelles : à l’état sauvage, la plupart de celles-ci ne fleurissent pas la deuxième année, mais plus tard!


Sources:
(1) : Boraginacées, La Cabane de Tellus
(2) : Cynoglosse, Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, 1752
(3) : Alcaloïde pyrrolizidinique, Wikipedia, mars 2016
(4) : Tom J. DE JONG et al., Flowering Behavviour of the monocarpic perennial Cynoglossum Officinale, New Phytologist, Vol. 103, 1986
(5) : Cynoglosse : mourir ce n’est rien mais fleurir ….., Zoom nature, Février 2016
(6) : Stations exceptionnelles de Cynoglosses d’Allemagne (Cynoglossum germanicum) dans la vallée du Bocq, Yvoir Nature et Flore, novembre 2015

 

 


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