La lande de Kalmthout au temps de la bruyère

La lande de Kalmthout est un endroit magique en toute saison. De juin à septembre elle se pare de rose, car c’est l’époque où la Bruyère des marais fleurit.
La Gazette des Plantes en a ramené quelques photos dans sa besace. C’est une bien jolie plante, mais méfiez-vous: c’est peut-être une tueuse!


La lande de Kalmthout

Les landes sont des milieux ouverts où dominent des petits buissons poussant sur des sols pauvres et souvent acides. Elles peuvent être d’origine naturelle, notamment lorsque le climat est chaud et sec et le sol acide. On les trouve par exemple en Australie ou dans le sud de l’Afrique.

Les landes que l’on rencontre en Europe sont en revanche le plus souvent dues à l’intervention humaine. La déforestation suivie du pâturage par les moutons sont à l’origine de la garrigue ou du maquis des régions méditerranéennes ainsi que des landes qui couvraient au Moyen-Age de grandes portions de la Campine et du Nord de l’Allemagne.

La lande de Kalmthout est d’origine humaine

L’introduction et la généralisation de l’agriculture mécanisée au XXe siècle a changé la donne : les sols sont trop pauvres pour ce type d’activité. En quelques décennies 90% des landes ont donc disparu dans nos régions, remplacés par des bois ou des zones urbanisées.

Seules subsistent encore quelques reliques, comme à Kalmthout. Kalmthout est une commune située au nord de la ville d’Anvers, à la frontière hollandaise. On y trouve un vaste domaine transfrontalier de 3750 ha, constitué par des landes et des bois de conifères.

Pendant la dernière glaciation et jusqu’à la fin de celle-ci, donc de 70.000 à 10.000 ans avant notre époque, les vents du nord et de l’ouest amenèrent dans la région de Kalmthout de grandes quantités de sable en provenance de ce qui est actuellement la Mer du Nord  (et qui était alors en grande partie à sec).  Le climat se réchauffa et la végétation colonisa le milieu : des feuillus sur les terrains plus élevés et secs, et des étangs et marais dans les dépressions au sol imperméable.

De grandes quantités de sable furent amenées par les vents durant la dernière glaciation

Il y a 4.500 ans l’homme arriva dans ces parages et commença à abattre les arbres et à faire paître des moutons.  A la fin du Moyen Age (au 14è siècle) le bois vint à manquer et nos ancêtres durent trouver une autre source de combustible. Heureusement pour eux, les zones marécageuses regorgeaient de tourbe, un matériau qui se forme lorsque la décomposition des matières organiques est lente et incomplète. Nos aïeux se mirent donc à creuser la lande afin d’extraire cette tourbe. Ils en sortaient aussi du sable fin, qui leur servaient à récurer leurs casseroles et qu’ils étendaient également sur le sol des maisons pour des raisons d’hygiène 9.
En parcourant la région, on rencontre souvent des étendues d’eau peu profondes que l’on appelle vennen. Elles ont deux origines. Certaines sont des dépressions naturelles, et d’autres sont les témoins de l’extraction de la tourbe et du sable. Ces étangs sont peu profonds et temporaires, alimentés uniquement par les eaux de pluie.

De nombreux étangs temporaires appelés vennen parsèment la lande

On a constaté depuis 1970 que ces étangs et toute la lande s’assèchent peu à peu, sans doute à cause des captages d’eau réalisés dans le sous-sol. Au printemps 2011 un grand incendie dû à la sécheresse détruisit d’ailleurs plus de 600 ha dans la réserve. Les squelettes d’arbres calcinés qui subsistent ici et là en sont les témoins.

Un arbre calciné dans la réserve

La Bruyère des marais (Erica tetralix)

En juillet la lande de Kalmthout voit la vie en rose : la Bruyère des marais est en pleine floraison. Celle-ci commence en juin et peut durer jusqu’en octobre.

La lande de Kalmthout en rose

C’est l’une des plantes typiques des landes chaudes et humides. En Belgique, on la rencontre fréquemment en Campine, dans les Hautes Fagnes et dans l’arrière-pays du littoral. Elle est très rare ailleurs.

Répartition de Erica tetralix en Belgique Source : Observations.be

La Bruyère des marais ne pousse que dans les lieux humides

Les Bruyères des marais ne poussent pas partout dans la lande. Elles évitent les endroits plus secs et s’attroupent dans les endroits humides, marécageux, justifiant bien leur nom.

De loin, on ne perçoit que des petits points roses parsemant le paysage. Sont-ce des fleurs isolées ou bien des grappes de fleurs?
Il faut s’approcher de tout près pour pouvoir en étudier les détails, car c’est une plante basse dont la hauteur ne dépasse jamais les 20 cm. Notre envoyé spécial a donc dû se mettre au ras du sol, tout en esquivant les endroits trop fangeux.

Notre envoyé spécial sur la lande en pleine action

Regardez ci-dessous le résultat de ses investigations. Les points roses que nous apercevions de loin ne sont pas formés par des fleurs solitaires, mais bien par des ombelles terminant les tiges et réunissant le plus souvent une douzaine de fleurs (mais parfois seulement 5 ou 6) penchées et légèrement parfumées. L’ensemble est superbe.

L’inflorescence est une ombelle regroupant une douzaine de fleurs roses

La corolle est urcéolée : un joli mot provenant du latin urceus, signifiant qu’elle a une forme de cruche ou de grelot rétréci vers l’orifice. Les Allemands nomment d’ailleurs cette plante Glockenheide, la Bruyère en cloche. Longue de 5 à 9 mm de long, la corolle est composée de 4 pétales soudés et légèrement retroussés vers l’extérieur. Elle laisse à peine dépasser le style portant le stigmate, l’organe femelle récoltant le pollen. En réalité, il y a 4 styles et 4 stigmates, mais ils sont soudés.

La corolle est urcéolée

Décrivons l’intérieur de la corolle à l’aide du schéma en coupe ci-dessous, réalisé pour vous par la dessinatrice de la Gazette. On y trouve les étamines (les organes mâles : il y en a 8 au total), plus courtes que les pétales et par conséquent invisibles.  La fleur étant naturellement penchée, les grains de pollen libérés par les anthères des étamines ont une bonne chance d’être captés par les stigmates situés plus bas. Il est donc très probable que la plante accepte de s’auto-féconder 1.

Schéma en coupe de l’intérieur de la fleur

Chose étrange pour une plante pratiquant l’auto-fécondation : Erica tetralix est une plante mellifère. Elle produit beaucoup de nectar à la base de la corolle.  Ce nectar doit sûrement servir à attirer des insectes pollinisateurs. Mais les botanistes ont pourtant constaté que le tube de la corolle est trop long pour que la trompe des hyménoptères (abeilles, guêpes etc.) puisse atteindre la précieuse substance. La plante fabrique-t-elle alors le nectar en pure perte?

Ceratothrips ericae (Source : ThripsWiki)

Non bien sûr. C’est un insecte minuscule, un thrips, qui va en profiter, et se charger de la pollinisation croisée par la même occasion. Cet insecte se nomme Ceratothrips ericae. Il est vraiment lilliputien : 1 mm de long.

La corolle d’Erica tetralix abrite très souvent une femelle de Ceratothrips ericae qui y trouve à la fois le gîte, le couvert grâce au nectar ainsi qu’un lieu de ponte et une nursery pour ses  larves.
Et où se cachent les mâles pendant ce temps?  Eh bien, comme ils sont dépourvus d’ailes et donc incapables
de se déplacer, ils demeurent pendant toute leur brève existence dans la fleur qui les a
vus naître.
Heureusement que les femelles sont munies d’ailes, elles! Au moment de la reproduction, elles doivent donc quitter leur logis, et voler de fleur en fleur à la recherche de mâles avec lesquels elles s’accoupleront. Mais en faisant cela, elles s’enduisent de pollen et le redéposent sur une autre fleur de bruyère… assurant ainsi la pollinisation croisée! La Bruyère des marais serait donc capable de pratiquer à la fois la fécondation croisée et l’auto-fécondation. De ces deux modes, l’auto-fécondation semble le plus fréquent 1 ; 2.

Contournons maintenant la plante. Le spectacle au revers est tout aussi joli. Nous découvrons les sépales lancéolés qui sont nettement plus courts que la corolle. Ils sont verts ou rougeâtres et recouverts de poils blancs.

Chaque fleur possède 4 sépales à poils glanduleux

La corolle et le calice sèchent et demeurent sur la plante après la floraison.

Une fleur séchée après la floraison

Comme les sépales, la tige et les feuilles sont également revêtues de longs poils blancs et glanduleux. Notez que les autres bruyères poussant dans nos régions (la Bruyère cendrée Erica cinerea et la Bruyère carnée Erica herbacea) possèdent des feuilles glabres ou juste pubescentes (leurs poils ayant moins de 0.3 mm de long). Elles sont très rares en Belgique.

La tige et les feuilles sont recouverts de poils blancs et glanduleux.

Les poils adhésifs d’Erica tetralix intriguèrent Charles Darwin. Il envisagea que la Bruyère des marais puisse s’en servir pour capturer des insectes et être donc une plante carnivore. A l’appui de cette idée, on peut souligner que la Bruyère des marais pousse sur des sols pauvres en nutriments et côtoie des plantes carnivores reconnues (les droséras). Darwin ne poursuivit cependant pas ses recherches sur les bruyères 3.

On n’en sait pas tellement plus à l’heure actuelle. Certains botanistes pensent plutôt que la plante utilise ses poils glanduleux pour se défendre des herbivores 4.

D’autres considèrent qu’elle pourrait être une proto-carnivore, c’est-à-dire une plante capable de piéger des insectes, mais incapable de les digérer ou d’assimiler leurs nutriments. Elle en serait donc à un stade évolutif antérieur à celui de carnivore.

Ajoutons que des recherches récentes tendent à montrer que beaucoup de plantes seraient en réalité des carnivores cachées! Elles piégeraient des insectes par leurs poils gluants, et leurs racines absorberaient ensuite les éléments nutritifs provenant des corps tombés sur le sol et en voie de décomposition. Cela pourrait être le cas pour les pétunias ou les pommes de terre par exemple 5.
Affaire à suivre donc.

Les feuilles sont placées en verticilles

Revenons-en à nos feuilles. Elles sont sessiles (sans pétiole), étalées et placées en verticilles (en anneau) de quatre feuilles. De là vient son autre nom en français : la Bruyère à 4 angles, ou Bruyère quaternée. Les feuilles survivent pendant l’hiver, ce qui permet à la plante d’accumuler, grâce à la photosynthèse, des matières nutritives pour le printemps suivant.

Les feuilles sont un bon moyen de distinguer les bruyères (genre Erica) de leurs cousines les callunes (Calluna vulgaris), qui sont bien plus courantes et que l’on trouve souvent dans les jardins. La plupart des gens appellent les callunes également, mais à tort, bruyères.

Regardez la photo ci-dessus : les feuilles des vraies bruyères sont linéaires et verticillées (par 4 chez Erica tetralix, et par 3 chez la Bruyère cendrée (Erica cinerea)).

Par contre, les feuilles des callunes ressemblent à des écailles qui se recouvrent et sont disposées en arêtes de poisson le long de la tige.

Les bruyères et les callunes appartiennent à la famille des Ericacées.  On y retrouve aussi les myrtilles et les rhododendrons.

Angiospermes > Dicotylédones > Ericacées > Bruyères(Erica)

Ce sont en général des plantes arbustives poussant souvent dans des milieux pauvres et acides.
C’est pour cette raison que la plupart des Ericacées, dont les bruyères, ont développé des « mycorhizes » au niveau de leurs racines. Il s’agit d’associations, de symbioses, avec des champignons qui entourent et pénètrent à l’intérieur des racines. La plante fournit au champignon des sucres produits lors de la photosynthèse. Et le champignon, grâce à ses filaments qui s’étendent loin dans le sol,  va alimenter la plante en minéraux et en eau. Les mycorhizes permettent à la plante de doubler ou de tripler l’absorption des minéraux 10.

La Bruyère des marais établit des mycorhizes au niveau de ses racines.

Un peu d’étymologie pour terminer. Le nom bruyère vient du latin populaire brucaria, dérivé du gaulois bruco, lui-même venant du celte primitif wroika, qui désignait à la fois la plante et un terrain couvert de bruyères.
Erica vient du grec ancien ereikô, qui signifiait « je brise ». C’est probablement une allusion aux rameaux cassants. Une autre explication attribue l’origine de ce terme à la vertu conférée aux bruyères de dissoudre les calculs. Le mot celte wroika aurait possédé la même signification 6 – 7 – 8.


Sources:
(1) : Hagerup Else & Olaf, Thrips pollination of Erica tetralix, New Phytologist, Février 1953
(2) : Silberfeld Thomas, La bruyère cendrée, Abeilles et Fleurs n° 753, octobre 2013
(3) : Plante protocarnivore, Wikipédia, septembre 2014
(4) : Bruyère des marais, NatureGate
(5) : Charles Q. Choi, Killer Petunias and Murderous Potatoes Revealed, Live Science, décembre 2009
(6) : François Couplan, Les plantes et leurs noms, Editions Quae, 2012
(7) : Bruyère, Wikipédia, décembre 2015
(8) : Régis Thomas et David Busti, Bruyère ou Callune ?, E.N.S. de Lyon, département de biologie, septembre 2009
(9) : Johan De Meester & Santina De Meester, Belgique Au Fil Des Saisons, Lannoo, 2004
(10) : Quelles sont les particularités des plantes et des animaux des tourbières ?, ELIA – UCL, mai 2014

 


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A propos La gazette des plantes

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3 commentaires pour La lande de Kalmthout au temps de la bruyère

  1. JP Roos dit :

    Article remarquable! Quelle science !

    J'aime

  2. Ping : La lande ne sera pas pourpre cette année | La Gazette des Plantes

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