La Ficaire, une plante à la vie originale

La Ficaire est une plante omniprésente au printemps. Mais cela ne signifie pas qu’elle soit banale. Elle mène au contraire une vie originale.


Classification

Une fleur aux pétales jaune doré, qui ressemble à un Bouton d’or : cela ne vous étonnera pas d’apprendre que la Ficaire fait partie de la grande famille des Renonculacées, très présente dans les régions tempérées et boréales.

La fleur de la Ficaire

Angiospermes > Dicotylédones > Renonculacées > Ficaria

La Gazette des Plantes a déjà beaucoup parlé des Renonculacées ces dernières semaines. Plusieurs espèces de cette famille fleurissent en effet assez tôt dans l’année. Souvenez-vous de l’Hellébore d’hiver (Eranthis hyemalis), ou bien du Populage des marais (Caltha palustris). Regardez les photos ci-dessous : il y a bien un air de famille, n’est-ce pas?

Hellébore d’hiver (Eranthis hyemalis)

Populage des marais (Caltha palustris)


Renoncule âcre ou bouton d’or (Ranunculus acris)

Les botanistes classaient auparavant la Ficaire dans le genre Ranunculus, qui contient les « vraies » renoncules, comme par exemple la Renoncule âcre (Ranunculus acris), très souvent appelée  Bouton d’or (photo ci-contre).
Son nom scientifique était alors Ranunculus ficaria, que l’on retrouve encore couramment dans les guides ou les sites spécialisés (1).

Mais dans la classification la plus récente la Ficaire a été transférée dans le  genre Ficaria,  et sa dénomination correcte est désormais Ficaria verna (Ficaire du printemps) (2).

Ajoutons que la Ficaire doit son nom à ses tubercules en forme de figues (latin ficus). Ses tubercules sont des racines modifiées stockant des sucres.


(1) : voir par exemple le site du département de biologie de l’Université de Lyon, La Ficaire, une fausse renoncule, mars 2011
(2) : la classification phylogénétique APG III datant de 2009, reprise sur Tela Botanica, Ficaria verna, décembre 2015

Les fleurs

La Ficaire est une plante basse, ne dépassant pas 30 cm de hauteur. Elle compose des tapis parfois assez étendus.

Tapis de Ficaires

La confusion avec d’autres espèces de Renonculacées n’est guère possible.
Prenons la fleur : tout d’abord elle possède un nombre élevé de pétales (de 6 à 12), tandis que les autres espèces de la famille n’en ont bien souvent que 5.  De plus, les pétales de la Ficaire sont étoilés, étalés et étirés en longueur, contrairement à ceux des Renoncules qui forment souvent une coupelle et sont plus arrondis.

La Renoncule âcre a 5 pétales arrondis

La Ficaire a de 6 à 12 pétales allongés


Attention : le nombre de pétales ne fait pas une Renonculacée! Si beaucoup d’espèces du genre Ranunculus (les Renoncules) ont en effet 5 pétales, comme par exemple la Renoncule âcre (photo ci-dessus à gauche),  le Populage des marais n’a en revanche pas de pétales du tout, mais bien 5 sépales jaunes. D’autres Renonculacées, comme les Hellébores, ont transformé leurs pétales en glandes nectarifères.


Les Renonculacées présentent une grande diversité de formes, mais elles ont néanmoins une caractéristique commune : de nombreuses étamines (organes mâles) entourant de nombreux carpelles (organes femelles). Et c’est bien ce que l’on observe chez la Ficaire.
Ses étamines sont généralement tournées vers les pétales : les botanistes qui ne sont jamais à court de mots disent qu’elles sont extrorses (ou extorses). Cela vient du latin extrorsum : au dehors.

De nombreuses étamines entourent les carpelles

Remarquez à la base des pétales la présence d’écailles plus sombres qui sont munies de fossettes nectarifères (elles sécrètent le nectar). Les glandes nectarifères sont très souvent présentes chez les Renonculacées : souvenez-vous de l’Hellébore vert et de l’Eranthe d’hiver notamment.
La Ficaire est entomogame : la pollinisation se réalise par les insectes.


Selon Jean-Claude Barthoux, les fleurs attirent aussi les larves de méloé (Meloe proscarabaeus, un coléoptère noir dont la femelle présente un énorme abdomen). Ces larves s’installent sur la fleur afin d’être transportées par les abeilles sauvages et d’émigrer sur leurs œufs dont elles se nourrissent (3).


La Ficaire referme ses fleurs par temps couvert

Elle est aussi  nyctinastique (un nouveau mot à placer dans vos conversations) : elle boude et referme ses fleurs par temps couvert (voir photo à droite).

La face extérieure des pétales est verdâtre, et ceux-ci sont entourés par 3 (parfois 4) sépales, également verdâtres (voir photo ci-dessous).

Les 3 sépales entourant les pétales

Les 3 sépales sont un autre trait typique des Ficaires. Les fleurs du genre Ranunculus (les « vraies » Renoncules) possèdent normalement 5 sépales.


(3) :  : Barthoux Jean-Claude, Sologne Nature Environnement, La Ficaire

Les feuilles

Les feuilles de la Ficaire évoquent celles du Populage. Elles sont cordiformes (en forme de cœur). Celles du Populage sont également échancrées en cœur à la base, mais leur sommet est en revanche plus arrondi (il est orbiculaire).

Feuille de la Ficaire

Feuille du Populage


Les feuilles de la Ficaire sont vert foncé, un peu charnues, luisantes et glabres. Elles ne sont pas nettement dentées, elles sont plutôt crénelées.

Attention : le contact avec des feuilles endommagées ou écrasées peut provoquer des démangeaisons, des éruptions cutanées ou des cloques sur la peau ou les muqueuses.

Feuilles à bord crénelé


Habitat

On la voit un peu partout à partir de mars, dans des endroits frais et ombragés, sur des sols riches et argileux. Cela peut être le bord des chemins, sur des talus humides ou bien sur les rives des ruisseaux.

Tapis de Ficaires au bord de la Woluwe à Bruxelles


Un mode de vie original

En été, lorsque les températures sont suffisamment élevées, la Ficaire commence sa sieste. Elle disparaît complètement à nos yeux. Mais dans le sol subsistent cependant des racines tubérisées (ayant emmagasiné des réserves nutritives), ainsi qu’une tige souterraine, un rhizome.

Premières feuilles en hiver

Dès que l’automne survient, la plante se réveille. Il faut pour cela une longue période (10 à 12 semaines) de températures assez fraîches, ne dépassant pas 15°.
Elle utilise alors les réserves accumulées dans ses racines tubérisées ; celles-ci vont peu à peu se vider.

C’est en novembre que les premières feuilles percent le sol. La Ficaire redevient visible.

Apparition des premières fleurs

A la fin de l’hiver et au début du printemps, la plante est en pleine production : les nouvelles feuilles fabriquent grâce à la photosynthèse des sucres qui sont mis en réserve dans de nouvelles racines tubérisées.

Les fleurs éclosent, puis se fanent. Et en mai, la Ficaire va préparer son lit pour disparaître à nouveau (4).


(4) : Régis Thomas, David Busti et Margarethe Maillart, département de biologie de l’Université de Lyon, La Ficaire, une fausse renoncule, mars 2011

Plusieurs modes de reproduction

La Ficaire est une plante à fleurs, elle se reproduit donc par voie sexuée. Nous l’avons déjà évoqué plus haut, ce sont des insectes qui se chargent de transporter le pollen des étamines vers le pistil.
Après la fécondation, l’ovaire de la fleur se transforme en fruit, qui est un akène, c’est-à-dire un fruit sec indéhiscent (qui ne s’ouvre pas spontanément à maturité) contenant une graine. Cet akène sera le plus souvent disséminé par des fourmis.
Le scénario que nous venons d’esquisser ne concerne cependant que certaines Ficaires, celles appartenant à la sous-espèce Ficaria verna fertilis.

Car il n’y a pas pléthore d’insectes au début du printemps, notamment quand les températures restent basses! Pour assurer sa survie la plante a développé deux autres stratégies de reproduction.

Une méthode est commune à toutes les Ficaires; elle est basée sur les racines.  Les tubercules souterrains (des racines ayant emmagasiné des réserves) peuvent en effet donner naissance à de nouvelles plantes, situées par conséquent à proximité de la plante mère. Ceci explique que la Ficaire crée souvent des colonies pouvant être assez étendues.

La Ficaire crée souvent des colonies denses

Mais certaines Ficaires ont imaginé un autre système, plus original, pour se propager un peu plus loin. Chez ces Ficaires la fructification avorte. Les graines n’apparaissent pas ou sont stériles. C’est la sous-espèce Ficaria verna verna, la plus courante chez nous. Certains botanistes la nomment Ficaria verna bulbilifer ou encore Ficaria verna bulbifer (5).
Quel est donc ce système? A la fin de la floraison (fin avril), examinez la base des pétioles portant les feuilles. Vous remarquerez probablement de petites boules blanchâtres. Ce sont des bulbilles.

Un bulbille à l’aisselle du pétiole

Ces bulbilles sont en fait de petits massifs charnus comportant une racine tubérisée,  riche en réserves, surmontée par un bourgeon. Ils vont bientôt se détacher de la plante et tomber. Ils seront ensuite entraînés par l’eau des averses, et ils germeront un peu plus loin, créant de nouveaux individus (6) .
Cette sous-espèce est tétraploïde, c’est-à-dire que ses cellules comportent 4 jeux de chromosomes, alors que la norme est d’avoir 2 jeux (diploïdie) (7).

Remarquez aussi la base du pétiole : engainant et membraneux


Quels sont les avantages et les inconvénients de la reproduction végétative pour une plante?
C’est un moyen efficace et rapide pour coloniser un milieu quand les conditions lui sont favorables. C’est beaucoup moins aléatoire que la reproduction sexuée, qui nécessite une pollinisation puis une dissémination des graines.
Mais la reproduction végétative a également des inconvénients. Tous les descendants sont identiques entre eux, et aussi à la plante mère. Ce sont des clones. Cette absence de variabilité génétique entraîne une moins grande capacité à évoluer et à s’adapter en cas de changement subit de l’environnement ou de maladie.
De plus, ces clones naissant normalement à proximité de la plante mère, cette méthode ne permet pas la colonisation de territoires éloignés. 



(5) : Tela Botanica, Ficaria verna subsp. verna, décembre 2015
(6) : Régis Thomas, David Busti et Margarethe Maillart, département de biologie de l’Université de Lyon, La Ficaire, une fausse renoncule, mars 2011
(7) : Wikipedia, Ficaire, mars 2016

 


Une plante toxique

La plupart des Renonculacées ont la fâcheuse réputation d’être toxiques, pour l’homme et le bétail, et la Ficaire ne faillit pas à la règle.

Un simple contact avec une feuille endommagée peut provoquer une ampoule

Tous les membres de cette famille contiennent un composé connu sous le nom proto-anémonine. Le contact avec des parties endommagées d’une plante peut provoquer des démangeaisons et des éruptions cutanées, car la proto-anémonine dilate les capillaires et augmente la circulation sanguine dans les parties affectées (8).

Jadis, les mendiants cueillaient des feuilles fraîches et s’en frottaient la peau pour créer des plaies et ainsi induire la pitié des passants. La clématite remplissait la même fonction (9).

L’ingestion de la toxine est beaucoup plus nocive : elle peut provoquer des nausées, des vomissements,  voire une paralysie. Elle peut être mortelle pour les animaux de pâturage, et plusieurs Etats américains ont classé la Ficaire comme une mauvaise herbe nuisible (8).
Pas étonnant que la Ficaire se soit vu accorder les surnoms de Mort aux vaches ou encore de Herbe de feu dans certaines régions (10) (11)!


(8) : Wikipedia, Ficaire, mars 2016
(9) : Régis Thomas, David Busti et Margarethe Maillart, département de biologie de l’Université de Lyon, La Ficaire, une fausse renoncule, mars 2011
(10) : Terre des Plantes, La Ficaire
(11) : Amand Alexis, Quelle nature chez vous, La ficaire fausse renoncule

Une plante médicinale

Bien souvent les plantes toxiques sont utilisées dans un but thérapeutique, un poison devenant bénéfique à très faible dose. C’est le cas de la Ficaire.

Elle est surtout connue pour son action dans le traitement des hémorroïdes. Ses tubercules leur ressemblent en effet, ce qui a amené nos ancêtres à les utiliser dans leur traitement, sur la base de la célèbre « théorie des signatures« .


La théorie des signatures est un élément important de la médecine médiévale, de l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle. Selon cette théorie, la forme et l’aspect des plantes permet de déduire leurs propriétés thérapeutiques. Elle repose sur le principe similia similibus curantur « les semblables soignent les semblables ».
Dieu regrettant d’avoir créé les maladies aurait donné aux plantes permettant de les combattre un signe de reconnaissance (12).


On faisait jadis infuser ses feuilles dans de la bière (13) . Ou bien on l’appliquait en pommades, en sirop, en infusion etc… (14) .
Il n’était pas rare de rencontrer des personnes âgées portant quelques racines fraîches de cette plante dans leurs poches pour soulager leurs hémorroïdes (15).

Les feuilles servent à soulager les hémorroïdes

Coïncidence,  on sait aujourd’hui qu’elle contient des hétérosides, des molécules possédant des propriétés de vasoconstriction, qui lui confèrent des propriétés anti-inflammatoires, analgésiques et antihémorroïdales (16).
On peut par exemple faire bouillir les feuilles et les racines et les appliquer en compresses sur les hémorroïdes. On peut également poser les feuilles cuites  en cataplasme (14).
Par contre, à cause de sa toxicité, on ne l’utilise plus en usage interne de nos jours.


Petite anecdote : Yves Rocher a commencé par vendre des crèmes à base de Ficaire contre les hémorroïdes. Il en avait récupéré la recette auprès d’une personne âgée (17).


Ses propriétés de vasoconstriction l’amène à être aussi employée dans le traitement de certains troubles circulatoires (18).

Elle est riche en vitamine C, surtout dans les feuilles et les fleurs, et a donc servi de remède contre le scorbut tout comme les Plantains ou bien la Cymbalaire (18).

Ce sont surtout les feuilles et les fleurs qui contiennent la vitamine C

Les racines et tubercules furent autrefois appliqués en usage externe pour les enflures articulaires, la gale ou les verrues (18).


(12) : Wikipedia, Théorie des signatures, avril 2016
(
13) : Gonard André, Renonculacées de France, 2010, p. 336

(14) : Debuigne Gérard et Couplan François, Le petit Larousse des plantes qui guérissent, Paris, 2013, p. 388
(15)
Amand Alexis, Quelle nature chez vous, La ficaire fausse renoncule
(16) : Wikipedia, Ficaire, mars 2016
(17) : Terre des Plantes, La Ficaire
(18) : Futura-Sciences, Ficaire

La Ficaire en cuisine

Cela vous paraît sans doute contradictoire d’introduire la Ficaire dans nos plats, alors que nous venons d’évoquer sa toxicité!

En fait, il semble que la proto-anémonine, l’alcaloïde toxique dont nous vous avons parlé ci-dessus, ne s’accumule dans la plante qu’au moment de la floraison (19).

Les feuilles peuvent se cuisiner comme les épinards

Par conséquent, la consommation des jeunes feuilles crues, en les mélangeant en quantité modérée à une salade par exemple, éliminerait tout danger. Leur saveur rappellerait un peu celle du cresson (20).

Mais sans les fleurs, le risque de confondre les feuilles de la Ficaire avec celles d’une autre plante n’est pas négligeable!

Heureusement, la cuisson ou le séchage des feuilles transforme la proto-anémonine  en anémonine, qui est inactive, et on peut donc les manger comme un légume cuit.  Elles se cuisinent à la manière des épinards (20). L’un des surnoms de la Ficaire dans certaines régions de France est d’ailleurs l’épinard des bûcherons (21).


(19) : Toxiplantes, Renoncules
(20) : Paume Marie-Claude, Sauvages et toxiques, Edisud, 2009, p. 106
(21) : Garrigue Gourmande, La Renoncule ficaire, 2015

Haut de la page

A propos La gazette des plantes

La gazette des plantes, un blog qui part à la découverte des végétaux qui nous entourent en Belgique
Cet article, publié dans 04 En Avril, Les plantes à l'affiche, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour La Ficaire, une plante à la vie originale

  1. KRIMI Zoulikha dit :

    super! j’aime bien cette présentation sur la ficaire. Merci beaucoup

    J'aime

  2. chloé laffay dit :

    J’adore cet article, il est très complet 🙂

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.